5. Pourquoi la social-démocratie est-elle contre les annexions ?

Bilan d’une discussion sur le droit des nations à disposer d’elles-mêmes

Lénine

5. Pourquoi la social-démocratie est-elle contre les annexions ?

   De notre point de vue, la réponse est claire : parce que l’annexion enfreint le droit des nations à disposer d’elles-mêmes ou, autrement dit, parce qu’elle est une des formes de l’oppression nationale.

   Du point de vue des social-démocrates polonais, il faut des explications particulières, et les auteurs de ces explications (1,3 des thèses), sont inévitablement empêtrés dans une nouvelle série de contradictions.

   Les arguments qu’ils avancent pour “justifier” le fait que nous sommes (en dépit des arguments “scientifiquement fondés” des Lensch) contre les annexions, sont au nombre de deux. Premier argument :

   “… A l’affirmation suivant laquelle les annexions en Europe sont indispensables à la protection militaire de l’Etat impérialiste victorieux, la social-démocratie oppose le fait que les annexions ne font que renforcer les antagonismes et, par là, aggravent le danger de guerre”…

   C’est là une réponse insuffisante aux Lensch, car leur principal argument n’est pas la nécessité militaire, mais le caractère progressiste, au point de vue économique, des annexions, qui constituent une concentration à l’époque de l’impérialisme. Où est donc ici la logique, si les social-démocrates polonais, tout à la fois, reconnaissent le caractère progressiste d’une pareille concentration en se refusant à rétablir en Europe les poteaux-frontières renversés par l’impérialisme, et s’élèvent contre les annexions ?

   Poursuivons. Les annexions accroissent le danger de quelles sortes de guerres ? Pas des guerres impérialistes, celles-ci étant provoquées par d’autres causes : dans la guerre impérialiste actuelle, les antagonismes principaux sont incontestablement ceux qui opposent l’Angleterre à l’Allemagne, d’une part, la Russie à l’Allemagne d’autre part. En l’occurrence, il n’y a pas eu et il n’y a pas d’annexions. Le danger dont on dénonce l’accroissement est celui des guerres nationales et des insurrections nationales. Mais comment peut-on, d’une part, proclamer impossibles les guerres nationales “à l’époque de l’impérialisme”, et, d’autre part, parler du “danger” des guerres nationales ? Ce n’est pas logique.

   Second argument. Les annexions “creusent un abîme entre le prolétariat de la nation dominante et celui de la nation opprimée”… “Le prolétariat de la nation opprimée s’unirait à sa bourgeoisie et considérerait comme un ennemi le prolétariat de la nation dominante. A la lutte de classe internationale du prolétariat contre la bourgeoisie internationale se substitueraient la scission du prolétariat, sa perversion idéologique”….

   Nous sommes absolument d’accord avec ces arguments. Mais est-il logique, à propos d’une seule et même question, d’avancer en même temps des arguments s’excluant l’un l’autre ? Au paragraphe 3 du chapitre I des thèses, nous trouvons les arguments déjà cités affirmant que les annexions auront pour résultat la scission du prolétariat, et à côté, au paragraphe 4, on nous déclare qu’en Europe, il faut être contre l’annulation des annexions déjà réalisées, qu’il faut être pour “l’éducation des masses ouvrières des nations opprimées et des nations oppressives en vue d’une lutte solidaire”. Si l’abolition des annexions relève d’une “sentimentalité” réactionnaire, il est impossible alors d’affirmer que les annexions creusent un “abîme” dans le “prolétariat” et provoquent sa “scission”; il faut, au contraire, voir dans les annexions la condition du rapprochement du prolétariat des diverses nations.

   Nous disons : pour être en mesure d’accomplir la révolution socialiste et de renverser la bourgeoisie, les ouvriers doivent s’unir étroitement, et la lutte pour le droit des nations à disposer d’elles-mêmes, c’est-à-dire la lutte contre les annexions, favorise cette étroite union. Nous demeurons conséquents. Tout au contraire, les camarades polonais, qui reconnaissent l'”intangibilité” des annexions en Europe et l'”impossibilité” des guerres nationales, se flagellent eux-mêmes quand ils s’élèvent “contre” les annexions en invoquant, précisément, à titre d’argument, des guerres nationales ! Des arguments indiquant, précisément, que les annexions font obstacle au rapprochement et à la fusion des ouvriers des diverses nations !

   Autrement dit pour s’élever contre les annexions, les social-démocrates polonais sont contraints de puiser des arguments dans un bagage théorique dont ils repoussent eux-mêmes les principes.

   Cela apparaît avec encore plus d’évidence dans la question des colonies.

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