8. Ce qu’il y a de particulier et de commun dans la position des social-démocrates internationalistes hollandais et polonais

Bilan d’une discussion sur le droit des nations à disposer d’elles-mêmes

Lénine

8. Ce qu’il y a de particulier et de commun dans la position des social-démocrates internationalistes hollandais et polonais

   Il est hors de doute que les marxistes hollandais et polonais opposés à l’autodétermination comptent parmi les meilleurs éléments révolutionnaires et internationalistes de la social-démocratie internationale. Comment peut-il donc se faire que leurs raisonnements théoriques ne soient, comme nous l’avons vu, qu’un tissu d’erreurs ? Pas un seul raisonnement d’ordre général qui soit juste, qui sorte du cadre de l’“économisme impérialiste”.

   Cela ne tient aucunement à de graves défauts subjectifs qui seraient propres aux camarades hollandais et polonais, mais aux conditions objectives particulières de leurs pays. Ces deux pays : 1) sont petits et impuissants dans le “système” actuel des grandes puissances ; 2) tous deux sont géographiquement situés entre des rapaces impérialistes d’une force prodigieuse et qui rivalisent entre eux avec âpreté (l’Angleterre et l’Allemagne; l’Allemagne et la Russie) ; 3) tous deux ont des souvenirs et des traditions encore très vivaces, datant de l’époque où ils étaient eux-mêmes de “grandes puissances”; la Hollande était une grande puissance coloniale plus forte que l’Angleterre; la Pologne était une grande puissance plus cultivée et plus forte que la Russie et que la Prusse ; 4) tous deux ont conservé jusqu’à maintenant le privilège d’opprimer des peuples étrangers : le bourgeois hollandais possède les richissimes Indes néerlandaises; le seigneur terrien polonais opprime les “vilains” d’Ukraine et de Biélorussie, le bourgeois polonais opprime le juif, etc.

   Cette originalité, faite de la conjonction de quatre conditions particulières, ne se retrouve pas dans la situation de l’Irlande, du Portugal (qui fut un temps annexé par l’Espagne), de l’Alsace, de la Norvège, de la Finlande, de l’Ukraine, des territoires de Lettonie, de Biélorussie et de maintes autres nations. Or, c’est cette originalité qui fait tout le fond du problème ! Quand les social-démocrates hollandais et polonais se prononcent contre l’autodétermination en invoquant des arguments d’ordre général, c’est-à-dire relatifs à l’impérialisme en général, au socialisme en général, à la démocratie en général, à l’oppression nationale en général, on peut vraiment dire qu’ils entassent erreur sur erreur. Mais il suffit de rejeter cette enveloppe d’arguments généraux, manifestement erronée, et de considérer le fond du problème en partant de l’originalité des conditions particulières de la Hollande et de la Pologne pour que devienne compréhensible et parfaitement légitime leur position originale. On peut affirmer, sans crainte de verser dans le paradoxe, que lorsque les marxistes hollandais et polonais se dressent, l’écume aux lèvres, contre l’autodétermination, ils ne disent pas tout à fait ce qu’ils voudraient dire, ou encore ils ne veulent pas dire exactement ce qu’ils disent1Rappelons que, dans leur déclaration de Zimmerwald, tous les social-démocrates polonais ont reconnu l’autodétermination en général, mais sous une forme très légèrement différente. (Note de Lénine).

   Nous en avons déjà donné un exemple dans nos thèses. Gorter est contre l’autodétermination de son pays, mais pour celle des Indes néerlandaises, opprimées par “sa” nation ! Faut-il s’étonner si nous le considérons comme un internationaliste plus sincère et un militant plus proche de nous que ceux qui reconnaissent l’autodétermination d’une façon aussi formelle, aussi hypocrite que Kautsky chez les Allemands, que Trotsky et Martov chez nous ?

   Des principes généraux et fondamentaux du marxisme découle incontestablement le devoir de lutter pour la liberté de séparation des nations opprimées par “ma propre” nation, mais il n’en découle nullement que je doive mettre au premier plan l’indépendance précisément de la Hollande, pays qui souffre surtout de son isolement étroit, encroûté, cupide et abrutissant : le monde entier peut flamber, peu me chaut, “nous” nous satisfaisons de notre ancien butin et de ses richissimes “rogatons” les Indes, et “nous” ne voulons rien savoir d’autre.

   Un autre exemple. Karl Radek, ce social-démocrate polonais qui a en le grand mérite de lutter résolument dès le début de la guerre en faveur de l’internationalisme au sein de la social-démocratie allemande, se dresse avec violence dans son article “Le droit des nations a’ disposer d’elles-mêmes” (Lichtstrahlen2Cette revue (”le rayon de lumière”), où s’exprimait la gauche de la social-démocratie allemande, parût irrégulièrement de 1913 à 1921., revue mensuelle des radicaux de gauche, interdite par la censure prussienne et dont le rédacteur est J. Borchardt, 1915, 5 décembre III° année, n° 3) contre le droit des nations à disposer d’elles-mêmes en se référant, d’ailleurs, uniquement aux avis des auteurs hollandais et polonais qui jouent en sa faveur et en avançant, entre autres, l’argument suivant : le droit des nations à disposer d’elles-mêmes alimente cette idée “que la social-démocratie aurait prétendument l’obligation de soutenir toute lutte pour l’indépendance”.

   Du point de vue de la théorie générale, cet argument est tout bonnement scandaleux, car il est manifestement illogique; premièrement, il n’y a pas et il ne peut y avoir une seule revendication particulière de la démocratie qui n’engendre des abus si l’on ne subordonne pas le particulier au général; nous ne sommes obligés de soutenir ni “toute” lutte pour l’indépendance ni “tout” mouvement républicain ou anticlérical. Deuxièmement, il n’y a pas et il ne peut y avoir une seule formule de lutte contre l’oppression nationale qui ne souffre du même “défaut”. Radek lui-même, dans le Berner Tagwacht (1915, n°253), s’est servi de la formule : “contre les annexions anciennes et nouvelles”. N’importe quel nationaliste polonais en “déduira” légitimement : “La Pologne est une annexion, je suis contre les annexions, donc je suis pour l’indépendance de la Pologne.” Ou bien c’est Rosa Luxemburg qui, il m’en souvient, exprimait l’idée, dans un article de 19083R. Luxemburg : ”La question national et l’autonomie”, 1908-1909., qu’il suffisait de la formule suivante: “contre l’oppression nationale”. Mais n’importe quel nationaliste polonais pourra dire, et il aura pleinement raison, que l’annexion est une des formes de l’oppression nationale et que, par conséquent, etc.

   Mais considérez, au lieu de ces arguments généraux, les conditions particulières de la Pologne : son indépendance est actuellement “irréalisable” sans guerres ou révolutions. Etre partisan d’une guerre générale en Europe pour le seul rétablissement de la Pologne, ce serait être un nationaliste de la pire espèce, ce serait faire passer l’intérêt d’un petit nombre de polonais avant celui des centaines de millions de gens qui souffrent de la guerre. Or, c’est précisément le point de vue des “fracs” (droite du parti socialiste polonais4Les fracs représentaient l’aile droite du Parti Socialiste Polonais. Au nom de la lutte pour l’indépendance, le P.S.P. détournait la jonction du mouvement ouvrier polonais avec celui de Russie dans la lutte commune contre l’autocratie. Il se scindera entre droite et gauche en 1906, et la gauche sera à l’origine de la constitution du P.C. polonais.), qui ne sont socialistes qu’en paroles et contre qui les social-démocrates polonais ont mille fois raison. Lancer le mot d’ordre de l’indépendance de la Pologne maintenant, dans les conditions du rapport actuel des forces entre les puissances impérialistes voisines, c’est courir effectivement après une utopie, c’est tomber dans un nationalisme étroit, c’est oublier une prémisse indispensable, à savoir la révolution générale en Europe ou, tout au moins, en Russie et en Allemagne. De même, avancer comme mot d’ordre indépendant celui de la liberté de coalition dans la Russie de 1908-1914, c’était courir après une utopie et aider objectivement le parti ouvrier de Stolypine (aujourd’hui celui de Potressov et Gvozdev, ce qui, soit dit en passant, revient exactement au même). Mais c’eût été de la démence que d’éliminer en général du programme de la social-démocratie la revendication de la liberté de coalition

   Troisième exemple, peut-être le plus important. Dans les thèses polonaises (III, paragraphe 2, à la fin), l’idée de la création d’un Etat-tampon polonais indépendant est combattue par cet argument que c’est là “une utopie inconsistante de petits groupes impuissants. Si elle venait à se réaliser, cette idée signifierait la création d’un petit débris d’Etat polonais qui ne serait que la colonie militaire de l’un ou de l’autre des groupes de grandes puissances, le jouet de leurs intérêts militaires et économiques, un terrain d’exploitation pour le capital étranger et un champ de bataille pour les guerres futures”. Tout cela milite très justement contre le mot d’ordre de l’indépendance de la Pologne maintenant, car même la révolution dans la seule Pologne ne changerait rien à la situation, et l’attention des masses polonaises serait détournée de l’essentiel : du lien qui rattache leur lutte à celle des prolétariats russe et allemand. Ce n’est pas un paradoxe, mais un fait, que le prolétariat polonais, en tant que tel, ne peut aider actuellement la cause du socialisme et de la liberté, y compris la liberté polonaise, qu’en luttant en commun avec les prolétaires des pays voisins contre les nationalistes étroitement polonais. On ne saurait nier les grands mérites historiques que se sont acquis les social-démocrates polonais dans la lutte contre ces derniers.

   Mais les mêmes arguments, justes du point de vue des conditions particulières de la Pologne d’aujourd’hui, sont manifestement faux sous la forme générale qu’on leur a donnée. Tant qu’il y aura des guerres, la Pologne servira toujours de champ de bataille dans les conflits entre l’Allemagne et la Russie; ce n’est pas un argument contre une plus grande liberté politique (et, par conséquent, contre l’indépendance politique) dans l’intervalle des guerres. Il en est de même pour le raisonnement sur l’exploitation par le capital étranger, sur le rôle de jouet des intérêts étrangers. Les social-démocrates polonais ne peuvent lancer actuellement le mot d’ordre de l’indépendance de la Pologne, car, en tant que prolétaires internationalistes, les polonais ne peuvent rien faire sous ce rapport sans tomber, comme les “fracs”, dans une plate servilité à l’égard d’une des monarchies impérialistes Mais, pour les ouvriers russes et allemands, il n’est pas indifférent de savoir s’ils participeront à l’annexion de la Pologne (cela reviendrait à éduquer les ouvriers et les paysans allemands et russes dans l’esprit de la plus infâme muflerie, en leur faisant accepter le rôle de bourreaux des peuples étrangers) ou si la Pologne sera indépendante.

   La situation est sans contredit très embrouillée mais il y a une issue qui permettrait à tous les participants de rester des internationalistes : les social-démocrates russes et allemands exigeant “la liberté de séparation” inconditionnelle de la Pologne : les social-démocrates polonais s’attachant à réaliser l’unité de la lutte prolétarienne dans un petit et dans les grands pays sans lancer pour le moment le mot d’ordre de l’indépendance de la Pologne.

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Notes

Notes
1 Rappelons que, dans leur déclaration de Zimmerwald, tous les social-démocrates polonais ont reconnu l’autodétermination en général, mais sous une forme très légèrement différente. (Note de Lénine
2 Cette revue (”le rayon de lumière”), où s’exprimait la gauche de la social-démocratie allemande, parût irrégulièrement de 1913 à 1921.
3 R. Luxemburg : ”La question national et l’autonomie”, 1908-1909.
4 Les fracs représentaient l’aile droite du Parti Socialiste Polonais. Au nom de la lutte pour l’indépendance, le P.S.P. détournait la jonction du mouvement ouvrier polonais avec celui de Russie dans la lutte commune contre l’autocratie. Il se scindera entre droite et gauche en 1906, et la gauche sera à l’origine de la constitution du P.C. polonais.