Conclusion. Oserons nous vaincre ?

Deux tactiques de la sociale-démocratie dans la Révolution démocratique

Lénine

Conclusion. Oserons-nous vaincre ?

   Les personnes superficiellement informées de la situation dans la social-démocratie russe ou qui la jugent du dehors, sans connaître tout au long l’histoire de notre lutte à l’intérieur du Parti depuis l’époque de l’économisme, se contentent très souvent, – devant nos divergences de tactiques qui se sont bien définies depuis le IlI° congrès surtout,   à invoquer simplement les deux tendances naturelles, inévitables, parfaitement conciliables de tout mouvement social-démocrate. L’une, dit on, souligne surtout l’importance de l’activité ordinaire, courante, quotidienne, la nécessité de développer la propagande et l’agitation, de préparer les forces, d’approfondir le mouvement, etc. L’autre souligne les objectifs de combat, les objectifs politiques d’ordre général et les objectifs révolutionnaires du mouvement, proclame la nécessité de l’insurrection armée, formule les mots d’ordre de dictature démocratique révolutionnaire et de gouvernement révolutionnaire provisoire. Il ne faut exagérer ni dans un sens ni dans l’autre; ni ici ni là (comme d’ailleurs nulle part dans le monde), les extrêmes sont fâcheux, etc., etc.

   Cependant les banales vérités du sens commun (et « politique » entre guillemets) que l’on retrouve sans doute dans les raisonnements de ce genre, cachent trop souvent l’incompréhension des besoins immédiats, des besoins impérieux du Parti. Considérez les divergences tactiques actuelles des social-démocrates russes. Il va de soi que le fait de souligner surtout l’importance de l’activité quotidienne, ordinaire, comme fait la nouvelle Iskra dans ses raisonnements sur la tactique, ne représenterait par lui même aucun danger et ne pourrait susciter aucune divergence de vues sur les mots d’ordre tactiques. Mais il suffit de comparer les résolutions du III° congrès du Parti ouvrier social-démocrate de Russie à celles de la conférence, pour que cette divergence saute aux yeux.

   De quoi s’agit il donc ? De ceci d’abord qu’il ne suffit pas d’indiquer, en termes généraux et abstraits, l’existence de deux courants dans le mouvement et le péril de toute exagération. Il faut savoir concrètement de quoi souffre ce mouvement de l’heure présente, en quoi consiste aujourd’hui le danger politique réel pour le Parti. Deuxièmement, il faut savoir au moulin de quelles forces politiques réelles portent l’eau tels ou tels mots d’ordre tactiques – ou peut être l’absence de tels ou tels mots d’ordre. Ecoutez les néo-iskristes et vous arriverez à cette conclusion que le Parti social-démocrate est menacé du danger de jeter par dessus bord la propagande et l’agitation, la lutte économique et la critique de la démocratie bourgeoise, de se laisser entraîner outre mesure par la préparation militaire, les attaques armées, la prise du pouvoir, etc. Or, en réalité, c’est d’un tout autre côté que le danger réel menace le Parti. Quiconque connaît de près l’état du mouvement, quiconque l’observe attentivement et d’une façon réfléchie, ne peut manquer d’apercevoir ce qu’il y a de risible dans les craintes de la nouvelle Iskra. Le Parti ouvrier social-démocrate de Russie a et déjà assigné à toute son activité un cadre solide, immuable, qui assure sans réserve la concentration des forces sur la propagande et l’agitation, sur les meetings volants et les réunions de masse, sur la diffusion de tracts et de brochures, sur le soutien de la lutte économique et des mots d’ordre de cette lutte. Il n’est pas un comité du Parti, pas un comité de rayon, pas une réunion des organisations de base, pas un groupe d’usine qui ne consacre, sans cesse et constamment, quatre vingt dix neuf centièmes de son attention, de ses forces et de son temps à ces fonctions, que l’on exerce déjà depuis 1895 environ. Seuls peuvent l’ignorer des gens tout à fait étrangers au mouvement. Seuls des gens très naïfs ou mal informés peuvent prendre pour argent comptant la répétition néo-iskriste, faite avec un air de gravité, de choses depuis longtemps établies.

   La vérité est que, chez nous, loin de nous laisser entraîner à l’excès par les tâches de l’insurrection, par les mots d’ordre de politique générale, par la direction de l’ensemble de la révolution populaire, nous retardons précisément à cet égard. Cela saute aux yeux, c’est notre point le plus faible, et c’est là le danger réel auquel s’expose le mouvement, qui peut dégénérer,   et dégénère çà et là,   de mouvement révolutionnaire véritable en un mouvement révolutionnaire verbal. Parmi les centaines et les centaines d’organisations, de groupes et de cercles accomplissant le travail du Parti, vous n’en trouverez pas un qui ne poursuive depuis sa fondation l’activité quotidienne dont les sages de la nouvelle Iskra nous parlent avec l’air de gens qui ont découvert des vérités nouvelles. Et, au contraire, vous ne. trouverez qu’un pourcentage infime de groupes et de cercles, qui, ayant pris conscience des tâches de l’insurrection ont procédé à l’exécution de ces tâches, se rendent compte de la nécessité de diriger dans son ensemble la révolution populaire contre le tsarisme, et de la nécessité de formuler à cette fin tels mots d’ordre d’avant garde et non tels autres.

   Nous sommes incroyablement en retard sur les tâches d’avant-garde, véritablement révolutionnaires, qui nous incombent; nous n’en avons pas encore pris conscience dans une foule de cas; nous avons laissé çà et là la démocratie bourgeoise révolutionnaire profiter de notre retard pour s’affermir dans ce domaine. Mais les écrivains de la nouvelle Iskra, le dos tourné aux évènements et aux nécessités du temps, répètent avec obstination : n’oubliez pas vos anciens devoirs ! Ne vous laissez pas entraîner par les nouveaux ! C’est le motif invariable et le fond de toutes les résolutions essentielles de la conférence, tandis que dans les résolutions du congrès, vous lisez invariablement : confirmant nos anciens devoirs (et ne les ressassant pas, justement parce qu’ils sont anciens déjà résolus et consacrés par nos écrits, par nos résolutions et par notre expérience), nous nous assignons une tâche nouvelle, nous y portons notre attention, nous formulons un nouveau mot d’ordre, nous exigeons des social-démocrates vraiment révolutionnaires qu’ils travaillent immédiatement à l’appliquer.

   Ainsi se présente en réalité la question des deux courants dans la tactique de la social-démocratie. L’époque révolutionnaire a suscité des tâches nouvelles que seuls des gens absolument aveugles n’aperçoivent pas. Et ces tâches nouvelles, certains social-démocrates les admettent résolument et les inscrivent à l’ordre du jour, disant : l’insurrection armée est imminente, préparez vous y sans retard et énergiquement, rappelez vous qu’elle est nécessaire à la victoire décisive, formulez les mots d’ordre de République, Gouvernement Provisoire, de dictature démocratique révolutionnaire du prolétariat et de la paysannerie. D’autres social-démocrates reculent, piétinent, écrivent des préfaces au lieu de formuler des mots d’ordre, ressassent longuement et fastidieusement de vieilles vérités au lieu de les confirmer et d’indiquer les nouveaux devoirs, inventant des dérobades, sans savoir déterminer les conditions d’une victoire décisive, sans savoir donner les seuls mots d’ordre répondant au désir de remporter une victoire totale.

   Le résultat politique de ce suivisme est visible. La fable du rapprochement de la « majorité » du Parti ouvrier social-démocrate de Russie avec la démocratie révolutionnaire bourgeoise demeure une fable qu’aucun fait politique, aucune résolution autorisée des « bolchéviks », aucun acte du Ill° congrès du Parti ouvrier social-démocrate de Russie ne confirme. Cependant que la bourgeoisie opportuniste, monarchiste, représentée par l’Osvobojdénié se félicite depuis longtemps des tendances « de principe » de la nouvelle Iskra et aujourd’hui se sert tout bonnement de leur eau pour faire tourner son moulin, reprenant tous les petits mots de la nouvelle Iskra, toutes ses « petites idées » contre la « conspiration » et l’« émeute », contre l’exagération du côté « technique » de la révolution, contre la formulation directe du mot d’ordre d’insurrection armée, contre le « révolutionisme » des revendications extrémistes, etc., etc. Une résolution adoptée par toute une conférence de social-démocrates « menchéviks », au Caucase, et approuvée par la rédaction de la nouvelle Iskra, dresse sans équivoque le bilan de toute cette politique : pourvu que la bourgeoisie ne se détourne pas de la révolution, au cas où le prolétariat participerait à la dictature démocratique révolutionnaire ! Cela dit tout. C’est ainsi que se trouve définitivement consacrée la transformation du prolétariat en un appendice de la bourgeoisie monarchiste. C’est ainsi qu’a été démontrée en fait, non par une déclaration personnelle fortuite, mais par une résolution spécialement approuvée par toute une tendance, la portée politique du suivisme de la nouvelle Iskra.

   Quiconque méditera ces faits comprendra la signification véritable de cette opinion courante qu’il existe deux aspects, deux tendances dans le mouvement social-démocrate. Prenez la bernsteinade, pour étudier ces tendances sur une vaste échelle. Les bernsteiniens ont eux aussi affirmé et affirment encore qu’ils sont les seuls à comprendre les besoins véritables du prolétariat, la nécessité d’accroître ses forces, d’approfondir son activité, de préparer les éléments de la société nouvelle, la nécessité de la propagande et de l’agitation. Nous exigeons que l’on reconnaisse hautement ce qui est ! déclare, Bernstein, qui, ce disant, consacre le « mouvement » sans « but final », consacre la seule tactique défensive, et prêche la tactique de cette appréhension : « Pourvu que la bourgeoisie ne se détourne pas ». Les bernsteiniens, eux aussi, ont crié au « jacobinisme » des social-démocrates révolutionnaires à propos des « publicistes » qui ne comprennent pas l’« initiative ouvrière », etc., etc. En réalité, comme chacun sait les social-démocrates révolutionnaires n’ont jamais pensé à négliger le minutieux travail quotidien, la préparation des forces, etc., etc Ils exigeaient simplement que l’on prît nettement conscience du but final, que l’on déterminât avec précision les tâches révolutionnaires; ils entendaient élever les couches semi prolétariennes et semi petites bourgeoises au niveau révolutionnaire du prolétariat, au lieu d’abaisser ce niveau à des considérations opportunistes : « pourvu que la bourgeoisie ne se détourne pas ». La question Dürfen wir siegen ?   « oserons nous vaincre » ? Nous est-il permis de vaincre ? N’est il pas dangereux pour nous de vaincre ? Devons nous vaincre ?   exprimait peut être avec le plus de relief ce dissentiment entre l’aile opportuniste intellectuelle et l’aile révolutionnaire prolétarienne du Parti. Etrange à première vue, cette question a pourtant été posée et devait l’être, car les opportunistes redoutaient la victoire, cherchaient à en détourner le prolétariat, prophétisaient les conséquences funestes d’une victoire, raillaient les mots d’ordre appelant ouvertement à la victoire.

   La même division essentielle en tendance opportuniste intellectuelle et tendance révolutionnaire prolétarienne existe chez nous, avec cette seule différence capitale qu’il s’agit d’une révolution non pas socialiste mais démocratique. La question absurde au premier abord : « Oserons nous vaincre ? » est également posée chez nous. Elle l’a été par Martynov dans ses Deux dictatures, qui nous prophétisèrent les conséquences funestes d’une insurrection que nous aurions bien préparée et menée à bonne fin. Elle l’a été par tous les écrits des néo-iskristes sur le gouvernement révolutionnaire provisoire, non sans que l’on tentât constamment, avec zèle mais en vain, de confondre la participation de Millerand à un gouvernement opportuniste bourgeois, avec la participation de Verlin à un gouvernement révolutionnaire petit bourgeois. Cette question a été consacrée par la résolution : « Pourvu que la bourgeoisie ne se détourne pas ». Et maintenant Kautsky, par exemple, a beau vouloir ironiser en disant que nos discussions sur le gouvernement révolutionnaire provisoire font penser au partage de la peau de l’ours qu’on n’a pas encore tué,   cette ironie montre seulement de quelle façon des social-démocrates même intelligents et révolutionnaires peuvent se fourvoyer quand ils parlent de choses qu’ils ne connaissent que par ouï-dire. La social-démocratie allemande n’est pas encore trop près de tuer l’ours (de faire la révolution socialiste), mais la discussion sur le point de savoir si nous « oserons » le tuer, a eu une énorme importance de principe, une importance politique, pratique. Les social-démocrates russes ne sont pas encore trop près d’être en mesure de « tuer leur ours » (de faire la révolution démocratique), mais la question de savoir si nous « oserons » le tuer a pour tout l’avenir de la Russie et l’avenir de la social-démocratie russe une très sérieuse importance. Il ne saurait être question de former énergiquement et avec succès une armée et de la diriger, sans avoir la conviction nous « oserons » vaincre.

   Voyez nos anciens « économistes ». Eux aussi criaient que leurs adversaires étaient des conspirateurs, des jacobins (voir le Rabotchéïé Diélo, surtout le n°10 et le discours de Martynov au II° congrès, au cours des débats sur le programme); qu’ils se détachaient des masses en se jetant dans la politique, qu’ils oubliaient les bases du mouvement ouvrier, qu’ils ne tenaient pas compte de l’initiative ouvrière, etc., etc. Or, en fait, ces partisans de l’« initiative ouvrière» étaient des intellectuels opportunistes qui imposaient aux ouvriers leur conception étroite et philistine des tâches du prolétariat. En fait, les adversaires de l’économisme   chacun peut s’en convaincre par l’exemple de l’ancienne Iskra – n’ont ni négligé ni rejeté à l’arrière plan aucun des aspects de l’activité social-démocrate; ils n’ont nullement oublié la lutte économique, et ils ont su poser en même temps, dans toute leur ampleur, les problèmes politiques les plus impérieux, les plus pressants, et s’opposer ainsi à la transformation du parti ouvrier en un appendice « économique » de la bourgeoisie libérale.

   Les économistes avaient appris par cœur que le politique a pour base l’économique; ils avaient « compris » la chose en ce sens qu’il fallait abaisser la lutte politique au niveau de la lutte économique. Les néo-iskristes ont appris par cœur que la révolution démocratique a pour base économique la révolution bourgeoise; ils ont « compris » la chose en ce sens qu’il faut abaisser les tâches démocratiques du prolétariat au niveau de la modération bourgeoise, à la limite au delà de laquelle « la bourgeoisie se détournerait ». Les économistes, sous prétexte d’approfondir le travail, sous prétexte d’initiative ouvrière et de politique de classe pure, livraient en réalité la classe ouvrière entre les mains de politiques bourgeois libéraux, c’est à dire qu’ils conduisaient le Parti dans une voie qui, objectivement, menait à ce dénouement-là. Sous les mêmes prétextes, les néo-iskristes livrent en fait à la bourgeoisie les intérêts du prolétariat dans la révolution démocratique, c’est à-dire qu’ils conduisent le Parti dans une voie qui, objectivement, mène à. ce dénouement là. Les économistes croyaient que le rôle dirigeant dans la lutte politique appartenait à proprement parler aux libéraux et non aux social-démocrates. Les néo-iskristes croient que la réalisation active de la révolution démocratique n’est pas le fait des social-démocrates, mais à proprement parler celui de la bourgeoisie démocrate, car le rôle dirigeant et la participation prédominante du prolétariat « amoindriraient l’envergure » de la révolution.

   En un mot, les néo-iskristes sont les épigones de l’économisme, tant par leur origine qui remonte au II° congrès du Parti, que la façon dont ils déterminent aujourd’hui les objectifs tactiques du prolétariat dans la révolution démocratique. Eux aussi forment l’aile opportuniste intellectuelle du Parti. Dans le domaine de l’organisation, ils ont débuté par un individualisme anarchique d’intellectuels pour finir par la « désorganisation processus », en consacrant, dans les « statuts » adoptés par la conférence, le défaut de liaison des publications avec l’organisation du Parti, les élections indirectes, à quatre degrés ou peu s’en faut, le système des plébiscites bonapartistes au lieu de la représentation démocratique, enfin le principe d’une « entente » entre la partie, et Ie tout. En ce qui concerne la tactique du Parti, ils ont glissé sur la même pente. Ils proclamaient, dans le « plan de campagne des zemstvos », que les interventions devant les zemtsy constituaient le « type supérieur dé manifestation », et ne voyaient sur la scène politique (à la veille du 9 janvier !) que deux forces actives : le gouvernement et la démocratie bourgeoise. La tâche pressante de l’armement, ils l’« approfondissaient », en remplaçant le mot d’ordre direct et pratique par un appel à « armer » le prolétariat du désir ardent de s’armer. Ils dénaturent et émoussent maintenant, dans leurs résolutions officielles, les problèmes de l’insurrection armée, du gouvernement provisoire, de la dictature démocratique révolutionnaire. « Pourvu que la bourgeoisie ne se détourne pas ! », cet accord final de leur dernière résolution projette une lumière éclatante sur la voie dans laquelle ils cherchent à entraîner le Parti.

   La révolution démocratique en Russie est, par sa nature économique et sociale, une révolution bourgeoise. Cette thèse marxiste parfaitement juste, il ne suffit pas simplement de la répéter. Il faut savoir la comprendre et savoir l’appliquer aux mots d’ordre politiques. Toute la liberté politique, en général, fondée sur les rapports actuels de production, c’est à dire les rapports capitalistes, est une liberté bourgeoise. La revendication de liberté traduit avant tout les intérêts de la bourgeoisie. Ses représentants ont été les premiers à formuler cette revendication. Ses partisans ont partout disposé en maîtres de la liberté obtenue, en la tempérant et en la modérant au gré des intérêts de la bourgeoisie, en la combinant avec la répression contre le prolétariat révolutionnaire, répression raffinée en temps de paix et férocement brutale en temps d’orage.

   Mais seuls les populistes émeutiers, les anarchistes et les « économistes » pouvaient en conclure à la négation ou à l’amoindrissement de la lutte pour la liberté. Ces doctrines d’intellectuels philisitns n’ont jamais pu être imposées au prolétariat que pour un temps et en dépit de sa résistance. Le prolétariat a toujours senti d’instinct qu’il avait besoin de la liberté politique, qu’il en avait besoin plus que personne, bien que cette liberté dût affermir et organiser directement la bourgeoisie. Le prolétariat attend son salut non pas du renoncement à la lutte de classe, mais du développement et de l’extension de cette lutte, de l’augmentation de l’organisation, de l’esprit de décision. Quiconque amoindrit les tâches de la lutte politique fait du social-démocrate, tribun populaire, un secrétaire de trade union. Quiconque amoindrit les tâches du prolétariat dans la révolution bourgeoise démocratique, fait du social-démocrate, chef de la révolution populaire, un meneur de libre syndicat ouvrier.

   Oui, de la révolution populaire. La social-démocratie a combattu et combat à bon droit l’abus que la démocratie bourgeoise fait du mot « peuple ». Elle exige que ce mot ne serve plus à dissimuler l’incompréhension des antagonismes de classes au sein du peuple. Elle insiste résolument sur la nécessité d’une complète indépendance de classe du parti du prolétariat. Mais si elle décompose le « peuple » en « classes », ce n’est pas pour que la classe d’avant garde se replie sur elle-même, s’assigne d’étroites limites, minimise son activité de peur que les maîtres économiques du monde ne se détournent; c’est pour que la classe d’avant-garde, qui n’aura plus à souffrir des équivoques, de l’inconstance, de l’indécision des classes intermédiaires, puisse combattre avec plus d’énergie, et avec d’autant plus d’enthousiasme, pour la cause du peuple entier, à la tête du peuple entier.

   Voilà ce que ne comprennent pas si souvent les néo-iskristes d’aujourd’hui, qui remplacent la formulation de mots d’ordre politiques actifs dans la révolution démocratique, par la seule répétition sentencieuse du mot « de classe », sur tous les modes et tous les tons !

   La révolution démocratique est bourgeoise. Le mot d’ordre de partage égalitaire, ou de terre et liberté,   mot d’ordre le plus répandu dans les masses paysannes ignorantes et asservies, mais qui cherchent passionnément la lumière et le bonheur,   est bourgeois. Mais nous, marxistes, nous devons savoir qu’il n’y a pas et qu’il ne peut y avoir pour le prolétariat et pour la paysannerie d’autre chemin vers la liberté véritable que celui de la liberté bourgeoise et du progrès bourgeois. Nous ne devons pas oublier que pour rendre le socialisme plus proche, il n’y a pas et il ne peut pas y avoir aujourd’hui d’autre moyen qu’une entière liberté politique, qu’une république démocratique, que la dictature démocratique révolutionnaire du prolétariat et de la paysannerie. En notre qualité de représentant de la classe d’avant garde, de la seule classe révolutionnaire, révolutionnaire sans réserve, sans hésitation, sans coup d’oeil en arrière, nous devons poser devant le peuple entier les problèmes de la révolution démocratique, avec le plus d’ampleur, de hardiesse et d’initiative possible. Les amoindrir, c’est en matière de théorie faire du marxisme une caricature, le dénaturer à la manière des philistins; dans la politique pratique, c’est abandonner la cause de la révolution entre les mains de la bourgeoisie qui se détournera inévitablement de l’accomplissement conséquent de la révolution. Les difficultés qui nous attendent dans la voie de la victoire totale de la révolution sont très grandes. Nul ne pourra blâmer les représentants du prolétariat, s’ils font tout ce qui est en leur pouvoir, et si tous leurs efforts se brisent contre la résistance de la réaction, contre la trahison de la bourgeoisie, contre l’ignorance des masses. Mais tous et chacun – et le prolétariat conscient le premier   blâmeront la social-démocratie si elle affaiblit l’énergie révolutionnaire de la révolution démocratique, si elle affaiblit l’enthousiasme révolutionnaire par peur de vaincre, par crainte de voir la bourgeoisie se détourner.

   Les révolutions, disait Marx, sont les locomotives de l’histoire. La révolution est la fête des opprimés et des exploités. Jamais la masse populaire ne peut se montrer un créateur aussi actif du nouvel ordre social, que pendant la révolution. En ces époques, le peuple est capable de faire des miracles, du point de vue étroit, petit-bourgeois, du progrès gradué. Mais il faut encore que les dirigeants des partis révolutionnaires sachent à ces moments là formuler leur tâches avec plus d’ampleur et de hardiesse; il faut que leurs mots d’ordre devancent toujours l’initiative révolutionnaire des masses, lui servant de phare, montrant dans toute sa grandeur et dans toute sa beauté, notre idéal démocratique et socialiste, indiquant le chemin le plus court et le plus direct vers une victoire complète, absolue, décisive. Laissons les opportunistes bourgeois de l’Osvobojdénié imaginer,   par peur de la révolution et du droit chemin,   des voies détournées, des biais, des compromis. Si l’on nous traîne de force dans ces chemins, nous saurons bien faire notre devoir même en ce modeste travail quotidien. Mais qu’une lutte implacable décide d’abord de la voie à suivre. Nous serons des lâches et des traîtres à la révolution, si nous ne mettons à profit cette énergie des masses en fête, cet enthousiasme révolutionnaire, afin de lutter implacablement et sans défaillance pour le droit chemin, pour le chemin décisif. Libre aux opportunistes bourgeois de méditer lâchement sur la réaction future. Les ouvriers ne se laisseront pas effrayer par l’idée que la réaction entend se faire terrible, et que la bourgeoisie entend se détourner. Les ouvriers n’attendent pas de transactions, ne demandent pas d’aumônes; ils veulent écraser sans pitié les forces de réaction, c’est-à dire instituer la dictature démocratique révolutionnaire du prolétariat et de la paysannerie.

   Il est certain que le vaisseau de notre Parti court plus de périls pendant l’orage que pendant la calme « traversée » du progrès libéral, lorsque les exploiteurs pressurent la classe ouvrière avec une lenteur torturante. Il est certain que les tâches de la dictature démocratique révolutionnaire sont mille fois plus pénibles et plus complexes que celles de l’« extrême opposition » et de la seule lutte parlementaire. Mais celui qui, en ce moment de révolution, peut consciemment préférer la calme traversée et le chemin sans danger de l’« opposition », fera mieux de renoncer pour un temps à l’activité social-démocrate, d’attendre la fin de la révolution, quand la fête sera passée, quand le travail quotidien aura recommencé, quand sa façon de voir quotidienne et bornée ne sera plus une dissonance aussi odieuse, et ne déformera plus aussi monstrueusement les tâches de la classe d’avant garde.

   A la tête du peuple entier, et surtout de la paysannerie, pour la liberté totale, pour une révolution démocratique conséquente, pour la République ! A la tête de tous les travailleurs et de tous les exploités, pour le socialisme ! Telle doit être pratiquement la politique du prolétariat révolutionnaire, tel est le mot d’ordre de classe qui doit dominer, déterminer la solution de tous les problèmes tactiques, toutes les actions pratiques du parti ouvrier pendant la révolution.

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