La révolution russe et la guerre civile

La révolution russe et la guerre civile

Lénine

   Paru dans le  « Rabotchi Pout » n° 12, 29 (16) septembre 1917.

On agite l’épouvantail de la guerre civile

   Epouvantée par le refus des menchéviks et des socialistes-révolutionnaires de former une coalition avec les cadets, par la possibilité qu’aura peut-être la démocratie de former parfaitement sans eux un gouvernement et de gouverner la Russie contre eux, la bourgeoisie met tout en œuvre pour effrayer la démocratie.

   Fais peur le plus possible, tel est le mot d’ordre de toute la presse bourgeoise. Fais peur par tous les moyens ! Mens, calomnie, mais surtout effraye !

   La Gazette de la Bourse sème la peur en fabriquant de toutes pièces des informations sur les menées bolchéviques. On effraie en répandant des bruits sur la démission d’Alexéiev et sur la menace d’une percée allemande en direction de Pétrograd, comme si les faits n’avaient pas prouvé que ce sont précisément les généraux de Kornilov (au nombre desquels se trouve sans aucun doute Alexéiev) qui sont capables d’ouvrir le front aux Allemands en Galicie et devant Riga, et devant Pétrograd, que ce sont précisément les généraux de Kornilov qui fomentent dans l’armée la haine la plus violente contre le G.Q.G.

   Pour tenter de rendre plus «sérieux» et plus convaincant ce procédé d’intimidation de la démocratie, on allègue le danger de «guerre civile». De toutes les méthodes d’intimidation, celle qui consiste à agiter l’épouvantail de la guerre civile est peut-être la plus répandue. Voici comment cette idée courante, très répandue dans les milieux philistins, se trouve formulée par le comité du parti de la liberté du peuple à Rostov-sur-le-Don, dans sa résolution du 1er septembre (n° 210 de la Retch1) :

   « …Le comité est convaincu que la guerre civile peut balayer toutes les conquêtes de la révolution et noyer dans des flots de sang notre jeune liberté encore mal assurée ; aussi, estime-t-il nécessaire, pour sauver les conquêtes de la révolution, d’élever une protestation énergique contre la tendance à pousser plus avant la révolution, au nom des irréalisables utopies socialistes… »

   Nous trouvons exprimée ici sous sa forme la plus claire, la plus précise, la plus réfléchie et la plus circonstanciée, l’idée maîtresse qui revient constamment dans les éditoriaux de la Retch, dans les articles de Plékhanov et de Potressov, dans les éditoriaux des journaux menchéviks, etc., etc. Aussi ne sera-t-il pas inutile de nous arrêter plus longuement sur cette idée.

   Efforçons-nous d’analyser la question de la guerre civile plus concrètement, en nous appuyant notamment sur notre expérience de six mois de révolution.

   Cette expérience, qui correspond entièrement à l’expérience de toutes les révolutions en Europe depuis la fin du XVIIIe siècle, nous montre que la guerre civile est la forme la plus aiguë de la lutte de classe qui, après des conflits économiques et politiques répétés, accumulés, accrus, exacerbés, en arrive à se transformer en conflit armé entre deux classes. Le plus souvent – presque sans exception, pourrait-on dire, – on observe dans les pays tant soit peu libres et avancés une guerre civile entre les classes dont l’antagonisme est engendré et accentué par tout le développement économique du capitalisme, par toute l’histoire de la société moderne dans le monde entier, à savoir : entre la bourgeoisie et le prolétariat.

   C’est ainsi que, durant les six mois de notre révolution, nous avons connu, les 20-21 avril2 et les 3-4 juillet, de violentes explosions spontanées, qui furent bien près d’un début de guerre civile déclenchée par le prolétariat. L’insurrection de Kornilov était, elle, une conspiration militaire soutenue par les propriétaires fonciers et les capitalistes, les cadets en tête, conspiration qui a conduit en fait au début d’une guerre civile déclenchée par la bourgeoisie.

   Tels sont les faits. Telle est l’histoire de notre propre révolution. C’est dans cette histoire que nous devons avant tout trouver un enseignement, c’est à son développement et à son sens de classe que nous devons avant tout réfléchir.

   Essayons de comparer les débuts de la guerre civile prolétarienne et les débuts de la guerre civile bourgeoise en Russie des points de vue : 1) du mouvement spontané, 2) de ses buts, 3) de la conscience des masses qui participèrent au mouvement, 4) de la force du mouvement, 5) de sa ténacité. Nous estimons que si tous les partis qui aujourd’hui «jonglent, à tort et à travers» avec les mots de «guerre civile», posaient la question en ces termes et faisaient un effort pour étudier en fait les débuts de la guerre civile, la conscience de toute la révolution russe y gagnerait, et y gagnerait beaucoup.

   Commençons par la spontanéité du mouvement. Sur les journées des 3 et 4 juillet, nous avons les déclarations de témoins tels que la Rabotchaïa Gazéta3 menchévique et le Diélo Naroda4

  1. La «Retch» [La Parole], quotidien, organe central du parti des cadets, commença à paraître à Pétrograd le 23 février (8 mars) 1906[↩]
  2. Lénine fait allusion aux événements suivants. Le 20 avril (3 mai), les journaux publièrent la note adressée aux puissances alliées par le ministre des Affaires étrangères Milioukov et dans laquelle il confirmait que le Gouvernement provisoire respecterait tous les traités du gouvernement tsariste et poursuivrait la guerre jusqu’à la victoire finale. La politique impérialiste du Gouvernement provisoire provoqua une profonde indignation des masses travailleuses. Le 21 avril (4 mai), à l’appel du Parti bolchévik, les ouvriers de Pétrograd cessèrent le travail et manifestèrent pour la paix. Il y eut plus de 100000 manifestants, ouvriers et soldats. Des manifestations eurent lieu aussi à Moscou, dans l’Oural, en Ukraine, à Cronstadt. Des résolutions do protestation contre la note de Milioukov affluèrent des Soviets de nombreuses villes à l’adresse du Soviet de Pétrograd.Les manifestations d’avril marquèrent le début d’une crise politique. Sous la poussée des masses, les ministres Milioukov et Goutchkov démissionnèrent. Le 5 (18) mai fut formé le premier gouvernement de coalition, dont faisaient partie, aux côtés de dix ministres capitalistes, les leaders des partis conciliateurs: les s.-r. Kérenski et Tchernov, les menchéviks Tsérétéli et Skobélev. Le gouvernement bourgeois fut sauvé par les socialistes-révolutionnaires et les menchéviks qui passèrent ouvertement aux côtés de la bourgeoisie.[↩]
  3. La « Rabotchaïa Gazéta » [Le Journal des ouvriers], quotidien, organe des menchéviks, parut à Pétrograd du 7 (20) mars au 30 novembre (13 décembre) 1917. Depuis le 30 août {12 septembre), organe du C.C. menchévik[↩]
  4. « Diélo Naroda » [La Cause du peuple], organe du parti socialiste-révolutionnaire.; parut quotidiennement à Pétrograd de mars 1917 à juillet 1918, en changeant plusieurs fois de titre[↩]