4. Y a‑t‑il une vérité objective ?

Matérialisme et empiriocriticisme

Lénine

II. La théorie de la connaissance de l’empiriocriticisme et du matérialisme dialectique (Suite)

4. Y a‑t‑il une vérité objective ?

   Bogdanov déclare : « le marxisme implique pour moi la négation de l’objectivité absolue de toute vérité quelle qu’elle soit, la négation de toutes les vérités éternelles » (Empiriomonisme, livre III, pp. IV et V). Que veut dire : objectivité absolue ? La « vérité éternelle » est une « vérité objective au sens absolu du mot », dit encore Bogdanov, qui ne consent à admettre de « vérité objective que dans les limites d’une époque déterminée ».

   Deux questions y sont manifestement confondues :

   Existe‑t‑il une vérité objective, autrement dit : les représentations humaines peuvent‑elles avoir un contenu indépendant du sujet, indépendant de l’homme et de l’humanité ?

   Si oui, les représentations humaines exprimant la vérité objective peuvent‑elles l’exprimer d’emblée, dans son entier, sans restriction, absolument, ou seulement de façon appro­ximative, relative ? Cette seconde question est celle de la corrélation entre la vérité absolue et la vérité relative.

   Bogdanov y répond de façon claire, directe et précise, en rejetant la moindre admission de vérité absolue et accusant Engels d’éclectisme pour l’avoir admise. De cet éclectisme d’Engels, découvert par Bogdanov, nous reparlerons spécialement plus loin. Arrêtons‑nous pour l’instant à la première question, que Bogdanov, sans le dire nettement, résout aussi par la négative. Car on peut nier l’existence d’un élément de relativité dans telle ou telle représentation humaine sans nier la vérité objective ; mais on ne peut nier la vérité absolue sans nier l’existence de la vérité objective.

   « … Il n’existe pas de critère de la vérité objective, au sens où l’entend Beltov, écrit Bogdanov un peu plus loin, p. IX ; la vérité est une forme idéologique, une forme orga­nisatrice de l’ expérience humaine »…

   Le « sens où l’entend Beltov » n’a rien à voir ici, car il s’agit d’un des problèmes fondamentaux de la philosophie, et non point de Beltov ; il en est de même du critère de vérité, qu’il faut traiter à part sans confondre cette question avec celle de l’existence de la vérité objective. La réponse négative de Bogdanov à cette dernière question est en claire : si la vérité n’est qu’une forme idéologique, il ne peut y avoir de vérité indépendante du sujet ou de l’humanité, car, pas plus que Bogdanov, nous ne connaissons d’autre idéologie que l’idéologie humaine. La réponse négative de Bogdanov ressort encore plus clairement du second membre de sa phrase : si la vérité est une forme de l’expérience humaine, il ne peut pas plus y avoir de vérité indépendante de l’humanité qu’il ne peut y avoir de vérité objective.

   La négation de la vérité objective par Bogdanov, c’est de l’agnosticisme et du subjectivisme. L’absurdité de cette négation ressort nettement, ne serait‑ce que du seul exemple que nous avons cité, emprunté à l’histoire scientifique de la nature. Les sciences de la nature ne permettent pas de douter que cette affirmation : la terre existait avant l’humanité, soit une vérité. Cela est parfaitement admissible du point de vue matérialiste de la connaissance : l’existence de ce qui est reflété indépendamment de ce qui reflète (l’existence du monde extérieur indépendamment de la conscience) est le principe fondamental du matérialisme. Cette affirmation de la science : la terre est antérieure à l’homme, est une vérité objective. Et cette affirmation des sciences de la nature est incompatible avec la philosophie des disciples de Mach et leur théorie de la vérité : si la vérité est une forme organisatrice de l’expérience humaine, l’assertion de l’existence de la terre en dehors de toute expérience humaine ne peut être vraie.

   Ce n’est pas tout. Si la vérité n’est qu’une forme organisatrice de l’expérience humaine, la doctrine du catholicisme, par exemple, serait aussi une vérité. Car il est hors de doute que le catholicisme est une « forme organisatrice de l’expérience humaine ». Bogdanov s’est lui‑même rendu compte de cette erreur flagrante de sa théorie, et il est très curieux de voir comment il a tenté de se sortir du marais où il s’est enlisé.

   « Le fondement de l’objectivité, lisons‑nous au livre premier de l’Empiriomonisme, doit se trouver dans la sphère de l’expérience collective. Nous qualifions d’objectives les données de l’expérience dont la signification vitale est identique pour nous et pour les autres hommes, données sur lesquelles nous fondons sans contradiction notre activité et sur lesquelles les autres hommes doivent eux aussi, selon notre conviction, se fonder pour ne pas aboutir à la contradiction. Le caractère objectif du monde physique vient de ce qu’il n’existe pas pour moi seul, mais pour tous » (c’est faux ! Il existe indépendamment de « tous »), « et qu’il a, telle est ma conviction, pour tous la même signification déterminée que pour moi. L’objectivité de la série physique, c’est sa valeur générale » (p. 25, souligné par Bogdanov). « L’objectivité des corps physiques auxquels nous avons affaire dans notre expérience repose, en dernière analyse, sur le contrôle mutuel et le jugement concordant d’hommes différents. D’une façon générale, le monde physique c’est l’expérience socialement concertée, socialement harmonisée, en un mot, l’expérience socialement organisée » (p. 36, souligné par Bogdanov).

   Nous ne répéterons pas que c’est là une affirmation idéaliste radicalement fausse, que le monde physique existe indépendamment de l’humanité et de l’expérience humaine, qu’il existait à des époques où il n’y avait encore aucune « sociaIité » ni aucune « organisation » de l’expérience humaine, etc. Nous entreprenons maintenant de dénoncer sous un autre aspect la philosophie machiste : l’objectivité est définie en des termes tels qu’on peut y faire rentrer la doctrine religieuse qui a sans contredit une « valeur générale », etc. Ecoutons encore Bogdanov : « Rappelons une fois de plus au lecteur que l’expérience « objective » n’est nullement la même chose que l’expérience « sociale »… L’expérience sociale est loin d’être socialement organisée tout entière et Implique toujours diverses contradictions, de sorte que certaines de ses parties ne concordent pas avec les autres ; les loups‑garous et les lutins peuvent exister dans la sphère de l’expérience sociale d’un peuple donné ou d’un groupe donné du peuple, par exemple de la paysannerie ; mais ce n’est pas une raison pour les intégrer à l’expérience socialement organisée ou objective, parce qu’ils ne s’harmonisent pas avec l’expérience collective en général et ne rentrent pas dans ses formes organisatrices, par exemple dans la chaîne de la causalité » (p. 45).

   Certes, il nous est agréable d’apprendre que Bogdanov lui‑même « n’intègre pas » à l’expérience objective l’expérience sociale concernant les loups‑garous, les lutins, etc. Mais ce léger amendement, bien intentionné, conforme à la négation du fidéisme, n’amende en rien l’erreur fondamentale de toute la pensée de Bogdanov. La définition de l’objectivité et du monde physique que donne Bogdanov tombe sans contredit, car la religion à une « valeur générale » plus étendue que la science : la majeure partie de l’humanité s’en tient encore aujourd’hui à la première. Le catholicisme est « socialement organisé, harmonisé, concerté » par son évolution séculaire ; il « entre » incontestablement dans « la chaîne de la causalité », car les religions n’ont pas surgi sans cause, ce n’est nullement par l’effet du hasard qu’elles se maintiennent, dans les conditions actuelles, au sein des masses populaires, et les professeurs de philosophie ont des raisons parfaitement « légitimes » de s’en accommoder. Si cette expérience sociale‑religieuse hautement organisée et d’une indéniable valeur générale « ne s’harmonise pas » avec l’« expérience » scientifique, c’est qu’il existe entre elles une différence de principe fondamentale, que Bogdanov a effacée en répudiant la vérité objective. Et Bogdanov a beau « s’amender » en disant que le fidéisme ou le cléricalisme ne s’harmonise pas avec la science, il n’en reste pas moins que la négation par Bogdanov de la vérité objective « s’harmonise » entièrement avec le fidéisme. Le fidéisme contemporain ne répudie nullement la science ; il n’en répudie que les « prétentions excessives », notamment celle de découvrir la vérité objective. S’il existe une vérité objective (comme le pensent les matérialistes), si les sciences de la nature, reflétant le monde extérieur dans l’« expérience » humaine, sont seules capables de nous donner la vérité objective, tout fidéisme doit être absolument rejeté. Mais s’il n’y a point de vérité objective, si la vérité (y compris la vérité scientifique) n’est qu’une forme organisatrice de l’expérience humaine, alors le principe fondamental du cléricalisme est admis, la porte est largement ouverte à ce dernier, la place est faite aux « formes organisatrices » de l’expérience religieuse.

   On se demande si cette répudiation de la vérité objective est le fait personnel de Bogdanov, lui ne veut pas se reconnaître disciple de Mach, ou si elle découle des fondements mêmes de la doctrine de Mach et d’Avenarius. On ne peut répondre à cette question que dans ce dernier sens. S’il n’y a que des sensations (Avenarius, 1876), si les corps sont des complexes de sensations (Mach, Analyse des sensations), il est clair que nous sommes en présence d’un subjectivisme philosophique conduisant infailliblement à répudier la vérité objective. Et si les sensations sont appelées des « éléments » donnant le physique dans une connexion et le psychique dans une autre, le point de départ fondamental de l’empiriocriticisme, on l’a vu, ne s’en trouve qu’obscurci, au lieu d’être écarté. Avenarius et Mach admettent que les sensations sont la source de nos connaissances. Ils se placent donc au point de vue de l’empirisme (tout savoir dérive de l’expérience) ou du sensualisme (tout savoir dérive des sensations). Or, cette conception, loin d’effacer la différence entre les courants philosophiques fondamentaux, idéalisme et matérialisme, y conduit au contraire, quelle que soit la « nouvelle » parure verbale (« éléments ») dont on la revêt. Le solipsiste, c’est‑à‑dire l’idéaliste subjectif, peut, tout aus­si bien que le matérialiste, voir dans les sensations la source de nos connaissances. Berkeley et Diderot relèvent tous deux de Locke. Le premier principe de la théorie de la connais­sance est, sans aucun doute, que les sensations sont la seule source de nos connaissances. Ce premier principe admis, Mach obscurcit le second principe important : celui de la réalité objective, donnée à l’homme dans ses sensations ou constituant la source des sensations humaines. A partir des sensations, on peut s’orienter vers le subjectivisme qui mène au solipsisme (« les corps sont des complexes ou des combinaisons de sensations. »), et l’on peut s’orienter vers l’objectivisme qui mène au matérialisme (les sensations sont les images des corps, du monde extérieur). Du premier point de vue ‑ celui de l’agnosticisme ou, allant un peu plus loin, celui de l’idéalisme subjectif ‑ il ne saurait y avoir de vérité objective. Le second point de vue, c’est‑à‑dire celui du matérialisme, reconnaît essentiellement la vérité objective. Cette vieille question philosophique des deux tendances, ou plutôt des deux conclusions autorisées par les principes de l’empirisme et du sensualisme, n’est ni résolue, ni écartée, ni dépassée par Mach : elle n’est qu’obscurcie sous une débauche verbale avec le mot « élément » et autres. La répudiation de la vérité objective par Bogdanov n’est pas une déviation de la doctrine de Mach ; elle en est la séquence inévitable.

   Engels, dans son L. Feuerbach, qualifie Hume et Kant de philosophes « qui contestent la possibilité de la connaissance du monde ou du moins de sa connaissance complète ». Engels fait donc ressortir au premier plan ce qui est commun à Hume et à Kant, et non ce qui les sépare. Il signale en outre que « l’essentiel en vue de la réfutation de cette façon de voir (celle de Hume et de Kant) a déjà été dit par Hegel » (pp. 15‑16 de la 4° édition allemande). Il ne me semble pas dépourvu d’intérêt de noter à ce propos qu’après avoir déclaré le matérialisme « système conséquent de l’empirisme », Hegel écrivait : « Pour l’empirisme, en général, l’extérieur (das äusserliche) est le vrai ; et si l’empirisme admet ensuite le suprasensible, c’est en lui refusant la possibilité d’être connu (soll doch eine Erkenntnis desselben (d. h. des übersinnlichen) nicht statt finden können) et en jugeant nécessaire de s’en tenir exclusivement à ce qui est du domaine de la perception (das der Wahrnehmung Angehörige). Ce principe fondamental a néanmoins abouti dans ses applications successives (Durchführung) à ce qu’on a appelé plus tard le matérialisme. Pour ce matérialisme la matière est, comme telle, la réalité vraiment objective » (das wahrhaft Objektive)1 Hegel, Enzyklopädie der philosophischen Wissenschaften im Grundrisse, Werke, t. VI (1843), p. 83. Cf. p. 122..

   Toutes les connaissances procèdent de l’expérience, des sensations, des perceptions. Soit. Mais il y a lieu de se demander si la réalité objective « est du domaine de la perception », autrement dit : si elle en est la source. Si oui, vous êtes un matérialiste. Sinon, vous n’êtes pas conséquent et vous en arriverez inéluctablement au subjectivisme, à l’agnosticisme, que vous niiez la connaissance de la chose en soi, l’objectivité du temps, de l’espace et de la causalité (avec Kant), ou que vous n’admettiez même pas l’idée de la chose en soi (avec Hume), peu importe. L’inconséquence de votre empirisme, de votre philosophie de l’expérience consistera dans ce cas à contester le contenu objectif de l’expérience, la vérité objective de la connaissance empirique.

   Les disciples de Kant et de Hume (parmi ces derniers Mach et Avenarius, dans la mesure où ils ne sont pas de purs disciples de Berkeley) nous traitent, nous matérialistes, de « métaphysiciens », parce que nous admettons la réalité objective qui nous est donnée dans l’expérience, parce que nous admettons que nos sensations ont une source objective indépendante de l’homme. Matérialistes, nous qualifions avec Engels les kantiens et les disciples de Hume d’agnostiques parce qu’ils nient la réalité objective en tant que source de nos sensations. Le mot agnostique vient du grec : a, préfixe négatif, et gnosis, connaissance. L’agnostique dit : j’ignore s’il existe une réalité objective reflétée, représentée par nos sensations, et je déclare impossible de le savoir (voir plus haut ce qu’en dit Engels, exposant le point de vue de l’agnostique). D’où la négation de la vérité objective par l’agnostique et la tolérance petite‑bourgeoise, philistine, pusillanime envers la croyance aux loups‑garous, aux lutins, aux saints catholiques et à d’autres choses analogues. Usant prétentieusement d’une terminologie « nouvelle », d’un point de vue prétendument « nouveau », Mach et Avenarius ne font en réalité que répéter, avec force hésitations et confusions, la réponse de l’agnostique : d’une part, les corps sont des complexes de sensations (pur subjectivisme, pur berkeleyisme) ; d’autre part, les sensations rebaptisées « éléments » peuvent être conçues comme existant indépendamment de nos organes des sens !

   Les disciples de Mach déclarent volontiers qu’ils sont des philosophes ayant une confiance absolue dans le témoignage de nos sens ; qu’ils considèrent le monde comme étant réellement tel qu’il nous paraît, rempli de sons, de couleurs, etc., tandis que pour les matérialistes il serait mort, dépourvu de sons, de couleurs, et distinct du monde tel qu’il nous paraît, etc. J. Petzoldt, par exemple, s’exerce à des déclamations de ce genre dans son Introduction à la philosophie de l’expérience pure et dans le Problème du monde au point de vue positiviste (1906). M. Victor Tchernov, enthousiasmé par l’idée « nouvelle », la ressasse après Petzoldt. Or, les disciples de Mach ne sont en réalité que des subjectivistes et des agnostiques, car ils n’ont pas suffisamment confiance dans le témoignage de nos organes des sens et appliquent le sensualisme de façon inconséquente. Ils ne reconnaissent pas que nos sensations ont leur source dans la réalité objective, indépendante de l’homme. Ils ne voient pas dans nos sensations le cliché exact de cette réalité objective, se mettant ainsi en contradiction flagrante avec les sciences de la nature et ouvrant la porte au fidéisme. Par contre, pour le matérialiste, le monde est plus riche, plus vivant, plus varié qu’il ne paraît, tout progrès de la science y découvrant de nouveaux aspects. Pour le matérialiste nos sensations sont les images de la seule et ultime réalité objective ; ultime non pas en ce sons qu’elle soit déjà entièrement connue, mais parce qu’en dehors d’elle, il n’en existe ni ne peut en exister aucune autre. Cette conception ferme définitivement la porte à tout fidéisme, mais aussi à la scolastique professorale qui, ne voyant pas dans la vérité objective la source de nos sensations, « déduit » à l’aide de laborieuses constructions verbales le concept de l’objectif en tant qu’il a une valeur générale, qu’il est socialement organisé, etc., etc., sans pouvoir et souvent sans vouloir séparer la vérité objective d’avec les croyances aux loups-garous et aux lutins.

   Les disciples de Mach haussent dédaigneusement les épaules à l’évocation des idées « surannées » des matérialistes « dogmatiques », qui s’en tiennent à la conception de la matière, soi‑disant réfutée par la « science moderne » et par le « positivisme moderne ». Nous reparlerons spécialement des nouvelles théories physiques sur la structure de la matière. Mais il n’est pas permis de confondre, comme le font les disciples de Mach, les doctrines sur telle ou telle structure de la matière et les catégories gnoséologiques ; de confondre la question des propriétés nouvelles des nouvelles formes de la matière (des électrons, par exemple) avec l’ancienne question de la théorie de la connaissance, des sources de notre savoir, de l’existence de la vérité objective, etc. Mach a, nous dit‑on, « découvert les éléments du monde » : le rouge, le vert, le dur, le mou, le sonore, le long, etc. Nous demandons : la réalité objective est‑elle oui ou non donnée à l’homme, quand il voit le rouge ou touche un objet dur ? Cette vieille, très vieille question philosophique a été obscurcie par Mach. Si la réalité objective n’est pas donnée, vous tombez infailliblement, avec Mach, au subjectivisme et à l’agnosticisme, dans les bras des immanents, c’est‑à‑dire des Menchikov de la philosophie, et vous le méritez bien. Si la réalité objective nous est donnée, il faut lui attribuer un concept philosophique ; or, ce concept est établi depuis longtemps, très longtemps, et ce concept est celui de la matière. La matière est une catégorie philosophique servant à désigner la réalité objective donnée à l’homme dans ses sensations qui la copient, la photographient, la reflètent, et qui existe indépendamment des sensations. Par conséquent, dire que ce concept peut « vieillir », c’est balbutier puérilement, c’est ressasser les arguments de la philosophie réactionnaire à la mode. La lutte de l’idéalisme et du matérialisme a‑t‑elle pu vieillir en deux mille ans d’évolution de la philosophie ? La lutte des tendances ou des lignes de développement de Platon et de Démocrite a‑t‑elle vieilli ? Et la lutte de la religion et de la science ? Et la lutte entre la négation et l’admission de la vérité objective ? Et vieillie de même la lutte des adeptes de la connaissance suprasensible contre ses adversaires ?

   La question de savoir s’il faut admettre ou répudier le concept de matière est pour l’homme une question de confiance dans le témoignage de ses organes des sens, la question des sources de notre connaissance, question posée et débattue depuis les origines de la philosophie, et qui peut être travestie de mille manières par les clowns titrés professeurs, mais qui ne peut vieillir comme ne peut vieillir la question de savoir si la vue et le toucher, l’ouïe et l’odorat sont la source de la connaissance humaine. Considérer nos sensations comme les images du monde extérieur ‑ reconnaître la vérité objective, ‑ se placer sur le terrain de la théorie matérialiste de la connaissance, cela revient au même. Afin d’illustrer cette affirmation, et pour que le lecteur puisse voir combien cette question est élémentaire, je me contenterai d’une citation de Feuerbach et de deux citations empruntées à des manuels de philosophie.

   « Quelle platitude, écrivait L. Feuerbach, de nier que la sensation est l’évangile, l’annonce (Verkündung) d’un sauveur objectif2Feuerbach : Sämtliche Werke, t. X, 1866, pp. 194‑195.. » Terminologie singulière, monstrueuse, vous le voyez, mais tendance philosophique bien nette : la sensation révèle à l’homme la vérité objective. « Ma sensation est subjective, mais son fondement ‑ ou sa cause (Grund) ‑ est objectif » (p. 195). Comparez ce passage à celui que nous avons cité plus haut, où Feuerbach dit que le matérialisme prend pour point de départ le monde sensible, qu’il considère comme l’ultime (ausgemachte) vérité objective.

   Le sensualisme, lisons‑nous dans le Dictionnaire des sciences philosophiques de Franck3 Dictionnaire des sciences philosophiques, Paris, 1875., est une doctrine qui fait dériver toutes nos idées « de l’expérience des sens, en réduisant l’intelligence… à la sensation ». Le sensualisme ne présente sous trois formes : le sensualisme subjectif (scepticisme4Scepticisme, courant philosophique frêchant le doute quant aux possibilités de connaître la réalité objective. Le scepticisme naquit dès le IV°‑III° siècle ayant notre ère dans la Grèce ancienne (Pyrrhon, Aenésidème, Sextus Empiricus). Les partisans du scepticisme antique tiraient des prémisses sensualistes des conclusions agnostiques. En portant à l’absolu le caractère subjectif des sensations, les sceptiques appelaient à s’abstenir de tout jugement précis sur les objets ; ils estimaient que l’homme ne peut dépasser les limite de ses sensations ni établir laquelle d’entre elles est véridique.
A l’époque de la Renaissance, les philosophes français Montaigne, Charron, Bayle ont utilisé le scepticisme pour combattre la scolastique moyenâgeuse et l’Eglise.
Au XVIII° siècle; le scepticisme renaît dans l’agnosticisme de Hume et de Kant. Gottlib Ernst Schulze (Aenésidème) fait une tentative pour moderniser le scepticisme antique. Les arguments du scepticisme sont utilisés par les disciples de Mach, les néo‑kantiens et autres écoles philosophiques idéalistes du milieu du XIX° siècle‑début du XX° siècle.
( et berkeleyisme), moral (épicurisme5Epicurisme, doctrine d’Epicure, philosophe grec du IV°-Ill° siècle avant notre ère, et de ses disciples. L’épicurisme considérait que le bonheur de l’homme, la suppression des souffrances, la félicité, était le but de la philosophie. La philosophie, enseignait‑il, est appelée à surmonter les obstacles sur le chemin conduisant au bonheur : la peur de la mort, suscitée par l’ignorance des lois de la nature et qui, à son tour, engendre la foi en des forces surnaturelles, divines.
Dans la théorie de la connaissance Epicure est sensualiste. Selon lui, les choses irradient les images les plus subtiles qui, à travers les organes des sens pénètrent dans l’âme humaine. Les concepts des choses se forment à partir des perceptions sensibles de l’âme, dans laquelle la mémoire ne conserve que les traits généraux des images. Epicure considérait les perceptions sensibles comme le critère de la vérité et il voyait la source des erreurs dans le caractère accidentel de telles ou telles sensations ou dans la prompte formation des jugements.
L’épicurisme, bien plus que les autres théories philosophiques de l’antiquité, a été en butte aux attaques des idéalistes qui mutilaient la doctrine du grand matérialiste grec.
Dans la définition du sensualisme citée par Lénine, Franck considère à juste titre l’épicurisme comme une de ses variétés ; cependant il différencie à tort l’épicurisme d’avec le sensualisme objectif, matérialiste.
) et objectif. « Le sensualisme objectif c’est le matérialisme ; car la matière ou les corps sont, d’après les matérialistes, les seuls objets que nos sens puissent atteindre. »

   « Quand le sensualisme, dit Schwegler dans son Histoire de la philosophie, affirma que la vérité ou l’être ne peut être connu que par l’intermédiaire des sens, il ne resta plus (à la philosophie française de la fin du XVIII° siècle) qu’à formuler cette proposition avec objectivité, et nous arrivâmes à la thèse matérialiste : le perçu existe seul ; il n’est pas d’autre existence que l’existence matérielle6Dr. Albert Schwegler : Geschichte der Philosophie im Umriss, 15‑te Aufl., p. 194.. »

   Ces vérités premières entrées dans les manuels, nos disciples de Mach les ont oubliées.

  

Notes   [ + ]

1. Hegel, Enzyklopädie der philosophischen Wissenschaften im Grundrisse, Werke, t. VI (1843), p. 83. Cf. p. 122.
2. Feuerbach : Sämtliche Werke, t. X, 1866, pp. 194‑195.
3. Dictionnaire des sciences philosophiques, Paris, 1875.
4. Scepticisme, courant philosophique frêchant le doute quant aux possibilités de connaître la réalité objective. Le scepticisme naquit dès le IV°‑III° siècle ayant notre ère dans la Grèce ancienne (Pyrrhon, Aenésidème, Sextus Empiricus). Les partisans du scepticisme antique tiraient des prémisses sensualistes des conclusions agnostiques. En portant à l’absolu le caractère subjectif des sensations, les sceptiques appelaient à s’abstenir de tout jugement précis sur les objets ; ils estimaient que l’homme ne peut dépasser les limite de ses sensations ni établir laquelle d’entre elles est véridique.
A l’époque de la Renaissance, les philosophes français Montaigne, Charron, Bayle ont utilisé le scepticisme pour combattre la scolastique moyenâgeuse et l’Eglise.
Au XVIII° siècle; le scepticisme renaît dans l’agnosticisme de Hume et de Kant. Gottlib Ernst Schulze (Aenésidème) fait une tentative pour moderniser le scepticisme antique. Les arguments du scepticisme sont utilisés par les disciples de Mach, les néo‑kantiens et autres écoles philosophiques idéalistes du milieu du XIX° siècle‑début du XX° siècle.
5. Epicurisme, doctrine d’Epicure, philosophe grec du IV°-Ill° siècle avant notre ère, et de ses disciples. L’épicurisme considérait que le bonheur de l’homme, la suppression des souffrances, la félicité, était le but de la philosophie. La philosophie, enseignait‑il, est appelée à surmonter les obstacles sur le chemin conduisant au bonheur : la peur de la mort, suscitée par l’ignorance des lois de la nature et qui, à son tour, engendre la foi en des forces surnaturelles, divines.
Dans la théorie de la connaissance Epicure est sensualiste. Selon lui, les choses irradient les images les plus subtiles qui, à travers les organes des sens pénètrent dans l’âme humaine. Les concepts des choses se forment à partir des perceptions sensibles de l’âme, dans laquelle la mémoire ne conserve que les traits généraux des images. Epicure considérait les perceptions sensibles comme le critère de la vérité et il voyait la source des erreurs dans le caractère accidentel de telles ou telles sensations ou dans la prompte formation des jugements.
L’épicurisme, bien plus que les autres théories philosophiques de l’antiquité, a été en butte aux attaques des idéalistes qui mutilaient la doctrine du grand matérialiste grec.
Dans la définition du sensualisme citée par Lénine, Franck considère à juste titre l’épicurisme comme une de ses variétés ; cependant il différencie à tort l’épicurisme d’avec le sensualisme objectif, matérialiste.
6. Dr. Albert Schwegler : Geschichte der Philosophie im Umriss, 15‑te Aufl., p. 194.