1. La crise de la physique contemporaine

Matérialisme et empiriocriticisme

Lénine

V. La révolution moderne dans les sciences de la nature et l’idéalisme philosophique

   La revue Die Neue Zeit publiait, il y a un an, l’article de Joseph Diner‑Dénes : « Le marxisme et la révolution moderne dans les sciences de la nature » (1906‑1907, n° 52). Le défaut de cet article est d’ignorer les déductions gnoséologiques, tirées de la physique « nouvelle » et qui nous intéressent aujourd’hui tout spécialement. Mais ce défaut confère justement à nos yeux un intérêt particulier au point de vue et aux déductions de l’auteur. Joseph Diner‑Dénes se place, comme l’auteur de ces lignes, au point de vue du « simple marxiste » que nos disciples de Mach traitent avec un souverain mépris. « Un simple marxiste moyen a coutume de se qualifier de dialecticien‑matérialiste », écrit par exemple M. Iouchkévitch (p.1 de son livre). Et voici que ce simple marxiste, représenté en l’occurrence par J. Diner-Dénes, confronte les découvertes les plus récentes des sciences de la nature et surtout de la physique (rayons X, rayons Becquerel, radium, etc. ) directement avec l’Anti‑Dühring d’Engels. A quelle conclusion l’a donc amené cette confrontation ? « Des connaissances nouvelles ont été acquises dans les domaines les plus variés des sciences de la nature, écrit J. Diner‑Dénes ; elles se ramènent toutes à ce point que voulut faire ressortir Engels, à savoir que dans la nature « il n’existe pas de contradictions inconciliables, de différences et de démarcations arbitrairement fixées ». Si nous rencontrons dans la nature des contradictions et des différences, c’est nous seuls qui introduisons dans la nature leur immutabilité et leur caractère absolu ». On a découvert, par exemple, que la lumière et l’électricité ne sont que manifestations d’une seule et même force naturelle1 Cette découverte appartient à James Maxwell. Généralisant les expériences de Faraday touchant les phénomènes électromagnétiques, il crée une théorie dite de champ électromagnétique, selon laquelle les variations du champ électromagnétique se propagent à la vitesse de la lumière. Partant de ces recherches Maxwell concluait en 1865 que la lumière représentait des oscillations électromagnétiques. La théorie de Maxwell a été confirmée expérimentalement en 1887‑1888 par Hertz qui a démontré l’existence d’ondes électromagnétiques.. Il devient chaque jour plus probable que l’affinité chimique se ramène aux processus électriques. Les éléments indestructibles et indécomposables de la chimie dont le nombre continue d’augmenter, comme pour railler la conception de l’unité du monde, s’avèrent destructibles et décomposables. On a réussi à transformer l’élément radium en élément hélium2 L’étude de la radioactivité a permis de découvrir les rayons alpha, bêta et gamma. En 1903 Rutherford et F. Soddy ont émis l’hypothèse que la radioactivité est une transmutation spontanée d’éléments chimiques en d’autres. Cette hypothèse fût bientôt confirmée par Ramsey et Soddy, qui trouvèrent de l’hélium parmi les produits de la désintégration radioactive du radon (1903). Ensuite, il fut établi que l’hélium se forme lors de la désintégration du radium, argument important en faveur de la transmutation des substances radioactives. . « De même que toutes les forces de la nature se ramènent à une seule, toutes les substances de la nature se ramènent à une seule substance » (souligné par J. Diner‑Dénes). Rapportant l’opinion d’un écrivain pour qui l’atome n’est qu’une condensation de l’éther3Lénine utilise la notion d’éther, telle que la physique l’employait au début du XX° siècle. L’idée d’éther, comme milieu qui remplit tout l’espace, support de la lumière, des forces de gravitation, etc… avait été mise en avant depuis le XVII° siècle. Cette théorie scientifique a depuis été abandonnée , l’auteur s’exclame : « Comme le mot d’Engels ‑ le mouvement est le mode d’existence de la matière ‑ est brillamment confirmé. » « Tous les phénomènes naturels sont des mouvements, et la différence entre eux ne vient que de ce que nous, les hommes, nous les percevons différemment… Il en est exactement ainsi que l’avait dit Engels. De même que l’histoire, la nature obéit à la loi dialectique du mouvement. »

   Il nous est, d’autre part, impossible de toucher à la littérature de l’école de Mach ou à la littérature traitant de cette doctrine sans y rencontrer des références prétentieuses à la nouvelle physique, qui a, paraît‑il, réfuté le matérialisme, etc., etc. Ces références sont‑elles sérieuses, c’est là une autre question. Mais les rapports de la nouvelle physique, ou plutôt d’une certaine école de cette physique, avec la doctrine de Mach et avec les autres variétés de la philosophie idéaliste contemporaine ne soulèvent aucun doute. Analyser la doctrine de Mach en ignorant ces rapports, comme le fait Plékhanov4Lénine considérait la critique faite de Mach par Plékhanov comme superficielle, même s’il en partageait les conclusions. , c’est se moquer de l’esprit du matérialisme dialectique, c’est sacrifier dans la méthode d’Engels l’esprit à la lettre. Engels dit explicitement : « avec chaque découverte qui fait époque dans le domaine des sciences naturelles » (à plus forte raison dans l’histoire de l’humanité) « le matérialisme doit modifier sa forme » (Ludwig Feuerbach, p. 19, édit. allemande). Ainsi, la révision de la « forme » du matérialisme d’Engels, la révision de ses principes de philosophie naturelle, n’a rien de « révisionniste » au sens consacré du mot ; le marxisme l’exige au contraire. Ce n’est pas cette révision que nous reprochons aux disciples de Mach, c’est leur procédé purement révisionniste qui consiste à trahir l’essence du matérialisme en feignant de n’en critiquer que la forme, à emprunter à la philosophie bourgeoise réactionnaire ses propositions fondamentales sans tenter ouvertement, en toute franchise et avec résolution, de s’attaquer par exemple à cette affirmation d’Engels, qui est indéniablement dans cette question d’une extrême importance : « … le mouvement est inconcevable sans matière » (Anti‑Dühring, p. 50).

   Il va de soi que nous sommes loin de vouloir toucher, en analysant les rapports d’une école de physiciens modernes avec la renaissance de l’idéalisme philosophique, aux doctrines spéciales de la physique. Ce qui nous intéresse exclusivement, ce sont les conclusions gnoséologiques tirées de certaines propositions déterminées et de découvertes universellement connues. Ces conclusions gnoséologiques s’imposent d’elles-mêmes au point que de nombreux physiciens les envisagent déjà. Bien plus : il y a déjà parmi les physiciens diverses tendances, des écoles se constituent sur ce terrain. Notre tâche se réduit donc à montrer nettement la nature des divergences de ces courants et leurs rapports avec les tendances fondamentales de la philosophie.

1. La crise de la physique contemporaine

   Le célèbre physicien français Henri Poincaré dit, dans sa Valeur de la science, qu’« il y a des indices d’une crise sérieuse » en physique et consacre un chapitre à cette crise (ch. VIII, cf. p. 171). Cette crise ne veut pas seulement dire que « le radium, ce grand révolutionnaire », sape le principe de la conservation de l’énergie. « Tous les autres principes sont également en danger » (p. 180). Le principe de Lavoisier ou le principe de la conservation de la masse est ainsi miné par la théorie électronique de la matière. D’après cette théorie les atomes sont formés de particules infimes appelées électrons, les unes chargées négativement, les autres chargées positivement et « plongées dans le milieu que nous nommons éther ». Les expériences de physiciens permettent de mesurer à la fois la vitesse des électrons et leur masse (ou plutôt le rapport de leur masse à leur charge). Il se trouve que la vitesse des électrons est comparable à celle de la lumière (300 000 kilomètres à la seconde), atteignant par exemple au tiers de cette vitesse. Il faut prendre en considération la double masse de l’électron et alors triompher d’une double inertie : de celle de l’électron lui‑même et de celle de l’éther. La première masse sera la masse réelle ou mécanique de l’électron ; la seconde, « la masse électro­dynamique représentant l’inertie de l’éther ». Or la première masse est égale à zéro. La masse entière de l’électron ou tout au moins des électrons négatifs est, par son origine, entièrement et exclusivement électrodynamique5La caractéristique donnée par H. Poincaré de la notion de masse et reproduite par Lénine, répond au niveau de dévelop­pement de la physique de l’époque. Le progrès de la théorie électronique, consécutif à la découverte de l’électron, a permis d’expliquer la nature de la masse de l’électron. J. Thomson émit l’hypothèse selon laquelle la masse propre de l’électron est conditionnée par l’énergie du champ électromagnétique (c’est‑à‑dire l’inertie de l’électron est due à l’inertie du champ) ; on a introduit le concept de la masse électromagnétique de l’électron, laquelle se trouva être dépendante de la vitesse de son mouvement ; quant à la masse mécanique de l’électron, de même que de toute autre particule, elle était tenue pour invariable. Les expériences sur la dépendance de la masse électromagnétique de l’électron vis‑à‑vis de la vitesse, entreprises en 1901-1902 par W. Kaufmann, devaient découvrir la masse mécanique. Or elles ont montré inopinément que l’électron se comporte de façon à faire croire que toute sa masse était électromagnétique . D’où l’on inférait que la masse mécanique antérieurement considérée comme une propriété inséparable de la matière, disparaissait dans l’électron. Ceci devait permettre toutes sortes de spéculations philosophiques, de déclarations relatives à la « disparition de la matière ». . La masse disparaît. Les bases mêmes de la mécanique sont minées. Miné également le principe de Newton sur l’égalité de l’action et de la réaction, etc.

   Nous sommes, dit Poincaré, au milieu de « ruines » des vieux principes de la physique, « en présence de cette débâcle générale des principes ». Il est vrai, ajoute‑t‑il en manière de restriction, que toutes ces dérogations aux principes, on ne les rencontre que dans les infiniment petits ; il est possible que nous ne connaissions pas encore d’autres grandeurs infiniment petites qui s’opposent, elles, à ce bouleversement des anciennes lois; et de plus le radium est très rare. En tout cas, la « période de doutes » n’est pas niable. Nous avons déjà vu quelles sont les conclusions gnoséologiques que l’auteur en tire : « Ce n’est pas la nature qui nous les « ‘espace et le temps) impose, c’est nous qui les imposons à la nature » ; « tout ce qui n’est pas pensée est le pur néant ». Conclusions idéalistes. Le bouleversement des principes fondamentaux démontre (tel est le cours des idées de Poincaré) que ces principes ne sont pas des copies, des photographies de la nature, des reproductions de choses extérieures par rapport à la conscience de l’homme, mais des produits de cette conscience. Poincaré ne développe pas ces conclusions de façon suivie et ne s’intéresse guère au côté philosophique de la question. Le philosophe français Abel Rey s’y arrête longuement dans son livre La théorie de la physique chez le physiciens contemporains (Paris, F. Alcan, 1907). Il est vrai que l’auteur est lui‑même positiviste, c’est‑à‑dire confusionniste et à moitié acquis à Mach, ce qui en l’espèce est plutôt un avantage, car on ne peut le suspecter de vouloir « calomnier » l’idole de nos disciples de Mach. On ne peut se fier à Rey quand il s’agit de définir avec précision les concepts philosophiques, quand il s’agit du matérialisme notamment, car Rey est lui aussi un professeur et, comme tel, il professe à l’égard des matérialistes le mépris le plus complet (tout en se signalant par l’ignorance la plus complète de la gnoséologie matérialiste). Point n’est besoin de dire que Marx ou Engels, personnages quelconques, n’existent pas du tout pour de telles « sommités de la science ». Cependant, c’est avec le plus grand soin et, somme toute de façon consciencieuse, que Rey résume sur cette question la riche littérature tant anglaise et allemande (Ostwald et Mach surtout) que française; aussi aurons‑nous souvent recours à son travail.

   La physique, dit cet auteur, devait attirer sur elle, plus que sur toute autre science, l’attention des philosophes et de tous ceux qui, pour un motif ou un autre, désiraient critiquer la science en général. « C’est au fond la légitimité de la science positive, la possibilité d’une connaissance de l’objet, que l’on discute en cherchant les limites et la valeur de la science physique » (pp. I‑II). On a hâte de tirer de la « crise de la physique contemporaine » les conclusions sceptiques (p. 14). Quelle est donc la nature de cette crise ? Dans les deux premiers tiers du XIX° siècle les physiciens furent d’accord sur les points essentiels. « On croit à une explication purement mécanique de la nature ; on postule que la physique n’est qu’une complication de la mécanique : une mécanique moléculaire. On ne diffère, que sur les procédés employés pour réduire la physique à la mécanique, et sur les détails du mécanisme. » « Aujourd’hui, semble‑il, le spectacle que nous offrent les sciences physico‑chimiques a complètement changé. Une extrême diversité a remplacé l’unité générale, et non plus seulement dans les détails, mais dans les idées directrices et fondamentales. S’il serait exagéré de dire que chaque savant a ses tendances particulières, on doit constater que, comme l’art, la science, et surtout la physique, a ses écoles nombreuses, aux conclusions souvent éloignées, parfois opposées et hostiles…

   « On comprend alors dans son principe, et dans toute son étendue, ce qu’on a appelé la crise de la physique contemporaine.

   « La physique traditionnelle, jusqu’au milieu du XIX° siècle, postulait que la physique n’avait qu’à se prolonger pour être une métaphysique de la matière. Elle donnait à ses théories une valeur ontologique. Et ces théories étaient toutes mécanistes. Le mécanisme traditionnel » (ces mots, employés par Rey dans un sens particulier, désignent ici un ensemble de vues ramenant la physique à la mécanique) « représentait donc, au‑dessus et au‑delà des résultats de l’expérience, la connaissance réelle de l’univers matériel. Ce n’était pas une expression hypothétique de l’expérience ; c’était un dogme » (p. 16)…

   Force nous est d’interrompre ici l’honorable « positiviste ». Il nous dépeint évidemment la philosophie matérialiste de la physique traditionnelle sans vouloir appeler le diable (c’est­-à‑dire le matérialisme) par son nom. A un disciple de Hume, le matérialisme doit apparaître sous l’aspect d’une métaphysique, d’un dogme, d’une excursion au‑delà des limites de l’expérience, etc. Ne connaissant pas le matérialisme, Rey, disciple de Hume, ignore à plus forte raison la dialectique et la différence entre le matérialisme dialectique et le matérialisme métaphysique, au sens prêté à ces mots par Engels. Aussi, les rapports entre la vérité absolue et la vérité relative, par exemple, lui échappent‑ils absolument.

   « … Les critiques du mécanisme traditionnel qui furent formulées pendant toute la seconde moitié du XIX° siècle, infirmèrent cette proposition de la réalité ontologique du mécanisme. Sur ces critiques s’établit une conception philosophique de la physique qui devint presque traditionnelle dans la philosophie de la fin du XIX° siècle. La science ne fut plus qu’une formule symbolique, un moyen de repérage (de création de signes, de repères, de symboles), et encore comme ce moyen de repérage variait selon les écoles, on arriva vite à trouver qu’il ne repérait que ce qu’on avait au préalable façonné pour être repéré (pour être symbolisé). La science devint une œuvre d’art pour les dilettantes, un ouvrage d’art pour les utilitaires : attitudes qu’on avait bien le droit de traduire universellement par la négation de la possibilité de la science. Une science, pur artifice pour agir sur la nature, simple technique utilitaire, n’a pas le droit, à moins de défigurer le sens des mots, de s’appeler science. Dire que la science ne peut être que cela, c’est nier la science, au sens propre du mot.

   « L’échec du mécanisme traditionnel, ou plus exactement la critique à laquelle il fut soumis, entraîna cette proposition : la science, elle aussi, a échoué. De l’impossibilité de s’en tenir purement ou simplement au mécanisme traditionnel, on inféra : la science n’est plus possible » (pp. 16‑17).

   L’auteur pose la question suivante : « La crise actuelle de la physique est‑elle un incident temporaire et extérieur, dans l’évolution de la science, ou la science tourne‑t‑elle brusquement sur elle‑même et abandonne‑t‑elle définitivement le chemin qu’elle a suivi ?… »

   « … Si les sciences physico‑chimiques qui, historiquement, ont été essentiellement émancipatrices, sombrent dans une crise qui ne leur laisse que la valeur de recettes techniquement utiles, mais leur enlève toute signification au point de vue de la connaissance de la nature, il doit en résulter, dans l’art logique et dans l’histoire des idées, un complet bouleversement. La physique perd toute valeur éducative ; l’esprit positif qu’elle représentait est un esprit faux et dangereux. » La science ne peut donner que des recettes pratiques, et non des connaissances réelles. « La connaissance du réel doit être cherchée et donnée par d’autres moyens… Il faut aller dans une autre voie, et rendre à une intuition subjective, à un sens mystique de l’a réalité, au mystère en un mot, tout ce que l’on croyait lui avoir arraché » (p. 19).

   Positiviste, l’auteur professe que cette opinion est erronée et tient la crise de la physique pour passagère. Nous verrons plus loin comment Rey épure de ces vues Mach, Poincaré et Cie. Bornons‑nous pour l’instant à constater la « crise » et son importance. Les derniers mots que nous avons cités de Rey montrent bien quels éléments réactionnaires ont exploité cette crise et l’ont accentuée. Rey dit nettement dans la préface de son livre que « le mouvement fidéiste et anti‑intellectualiste des dernières années du XIX° siècle » prétend « s’appuyer sur l’esprit général de la physique contemporaine » (p. 11). On appelle en France fidéistes (du latin fides, foi) ceux qui placent la foi au‑dessus de la raison. L’anti‑intellectualisme nie les droits ou les prétentions de la raison. Ainsi, du point de vue de la philosophie, l’essence de la « crise de la physique contemporaine » est que l’ancienne physique voyait dans ses théories la « connaissance réelle du monde matériel », c’est‑à‑dire le reflet de la réalité objective. Le nouveau courant de la physique n’y voit que symboles, signes, points de repère d’une utilité pratique, c’est‑à‑dire qu’il nie l’existence de la réalité objective indépendante de notre conscience et reflétée par celle‑ci. Si Rey usait d’une terminologie philosophique exacte, il devrait dire : la théorie matérialiste de la connaissance adoptée inconsciemment par l’ancienne physique a fait place à la théorie idéaliste et agnostique, ce dont le fidéisme a bénéficié à l’encontre des idéalistes et des agnostiques.

   Mais ce changement qui fait le fond de la crise, Rey ne se le représente pas comme si tous les nouveaux physiciens s’opposaient à tous les vieux physiciens. Non. Il montre que les physiciens contemporains se divisent, selon leurs tendances gnoséologiques, en trois écoles : énergétique ou conceptuelle (du mot concept, idée pure) ; mécaniste ou néomécaniste, celle‑ci ralliant toujours l’immense majorité des physiciens ; et criticiste, intermédiaire entre les deux premières. Mach et Duhem appartiennent à la première ; Henri Poincaré, à la dernière ; les vieux physiciens Kirchhoff, Helmholtz, Thomson (lord Kelvin), Maxwell et les physiciens modernes Larmor et Lorentz appartiennent à la deuxième. Rey montre dans les lignes suivantes la différence essentielle des deux tendances fondamentales (la troisième étant intermédiaire, et non autonome) :

   « Le mécanisme traditionnel a construit un système de l’univers matériel. » Il partit, dans sa doctrine de la structure de la matière, d’« éléments qualitativement homogènes et identiques » qui devaient être considérés comme « indéformables, impénétrables », etc. La physique « construit un édifice réel, avec des matériaux réels et du ciment réel. Le physicien tenait les éléments matériels, les causes et la manière dont elles agissent, les lois réelles de leur action » (pp. 33‑38). « Les modifications de la conception générale de la physique consistent surtout dans le rejet de la valeur ontologique des théories figuratives, et dans le sens phénoménologique très accentué que l’on attribue à la physique. » La théorie conceptuelle opère sur des « notions abstraites pures et simples » et « cherche une théorie purement abstraite, qui éliminera autant qu’il est possible l’hypothèse matérielle ». « La notion d’énergie devenait ainsi là substructure de la physique nouvelle. C’est pourquoi la physique conceptuelle peut encore le plus souvent être appelée physique énergétique », bien que cette appellation ne puisse s’appliquer, par exemple, à un représentant de la physique conceptuelle tel que Mach (p. 46).

   Cette confusion, chez Rey, de l’énergétique et de la doctrine de Mach n’est assurément pas plus juste que son assertion selon laquelle l’école néo‑mécaniste adopterait peu à, peu, malgré tout ce qui l’éloigne des conceptualistes, la conception phénoménologique de la physique (p. 48). La « nouvelle » terminologie de Rey obscurcit la question au lieu de l’éclaircir ; il ne nous a pourtant pas été possible de la passer sous silence, désireux que nous étions de donner au lecteur une idée de l’interprétation de la crise de la physique par un « positiviste ». Au fond, l’opposition de la « nouvelle », école à la vieille conception concorde complètement, comme le lecteur a pu s’en convaincre, avec la critique précitée de Helmholtz par Kleinpeter. Rey traduit, en exposant les vues, des différents physiciens, tout le vague et toute l’inconstance de leurs conceptions philosophiques. L’essence de la crise de la physique contemporaine consiste dans le bouleversement des vieilles lois et des principes’ fondamentaux, dans le rejet de toute réalité objective indépendante de la conscience, c’est‑à‑dire dans la substitution de l’idéalisme et de l’agnosticisme au matérialisme. « La matière disparaît » : on peut exprimer en ces mots la difficulté fondamentale, typique à l’égard de certaines questions particulières, qui a suscité cette crise. C’est à cette difficulté que nous nous arrêterons.

  

Notes   [ + ]

1. Cette découverte appartient à James Maxwell. Généralisant les expériences de Faraday touchant les phénomènes électromagnétiques, il crée une théorie dite de champ électromagnétique, selon laquelle les variations du champ électromagnétique se propagent à la vitesse de la lumière. Partant de ces recherches Maxwell concluait en 1865 que la lumière représentait des oscillations électromagnétiques. La théorie de Maxwell a été confirmée expérimentalement en 1887‑1888 par Hertz qui a démontré l’existence d’ondes électromagnétiques.
2. L’étude de la radioactivité a permis de découvrir les rayons alpha, bêta et gamma. En 1903 Rutherford et F. Soddy ont émis l’hypothèse que la radioactivité est une transmutation spontanée d’éléments chimiques en d’autres. Cette hypothèse fût bientôt confirmée par Ramsey et Soddy, qui trouvèrent de l’hélium parmi les produits de la désintégration radioactive du radon (1903). Ensuite, il fut établi que l’hélium se forme lors de la désintégration du radium, argument important en faveur de la transmutation des substances radioactives.
3. Lénine utilise la notion d’éther, telle que la physique l’employait au début du XX° siècle. L’idée d’éther, comme milieu qui remplit tout l’espace, support de la lumière, des forces de gravitation, etc… avait été mise en avant depuis le XVII° siècle. Cette théorie scientifique a depuis été abandonnée
4. Lénine considérait la critique faite de Mach par Plékhanov comme superficielle, même s’il en partageait les conclusions.
5. La caractéristique donnée par H. Poincaré de la notion de masse et reproduite par Lénine, répond au niveau de dévelop­pement de la physique de l’époque. Le progrès de la théorie électronique, consécutif à la découverte de l’électron, a permis d’expliquer la nature de la masse de l’électron. J. Thomson émit l’hypothèse selon laquelle la masse propre de l’électron est conditionnée par l’énergie du champ électromagnétique (c’est‑à‑dire l’inertie de l’électron est due à l’inertie du champ) ; on a introduit le concept de la masse électromagnétique de l’électron, laquelle se trouva être dépendante de la vitesse de son mouvement ; quant à la masse mécanique de l’électron, de même que de toute autre particule, elle était tenue pour invariable. Les expériences sur la dépendance de la masse électromagnétique de l’électron vis‑à‑vis de la vitesse, entreprises en 1901-1902 par W. Kaufmann, devaient découvrir la masse mécanique. Or elles ont montré inopinément que l’électron se comporte de façon à faire croire que toute sa masse était électromagnétique . D’où l’on inférait que la masse mécanique antérieurement considérée comme une propriété inséparable de la matière, disparaissait dans l’électron. Ceci devait permettre toutes sortes de spéculations philosophiques, de déclarations relatives à la « disparition de la matière ».