6. Les deux tendances de la physique contemporaine et le fidéisme français

Matérialisme et empiriocriticisme

Lénine

V. La révolution moderne dans les sciences de la nature et l’idéalisme philosophique

6. Les deux tendances de la physique contemporaine et le fidéisme français

   La philosophie idéaliste française s’est emparée avec non moins de résolution des errements de la physique de Mach. Nous avons déjà vu quel accueil les néo‑criticistes ont fait à la Mécanique de Mach, en relevant aussitôt le caractère idéaliste des principes de la philosophie de cet auteur. Le disciple français de Mach Henri Poincaré a été plus favorisé encore à cet égard. La philosophie idéaliste la plus réactionnaire, à tendances nettement fidéistes, s’est tout de suite emparée de sa théorie. Le représentant de cette philosophie, Le Roy, faisait le raisonnement suivant : les vérités scientifiques sont des signes conventionnels, des symboles ; vous avez renoncé aux absurdes prétentions « métaphysiques » de connaître la réalité objective ; soyez donc logique et convenez avec nous que la science n’a qu’une valeur pratique, dans un domaine de l’activité humaine, et que la religion a, dans un autre domaine de l’activité humaine, une valeur non moins réelle ; la science « symbolique » de Mach n’a pas le droit de nier la théologie. H. Poincaré, très gêné de ces conclusions, les a spécialement attaquées dans la Valeur de la Science. Mais voyez quelle attitude gnoséologique il a dû adopter pour se débarrasser des alliés dans le genre de Le Roy : « Si M. Le Roy, écrit Poincaré, regarde l’intelligence comme irrémédiablement impuissante ce n’est que pour faire la part plus large à d’autres sources de connaissances, au cœur<, par exemple, au sentiment, à l’instinct ou à la foi » (pp. 214‑125). « Je ne puis le suivre jusqu’au bout. » La Science n’est faite que de conventions, de symboles. « Si donc les « recettes » scientifiques ont une valeur, comme règle d’action, c’est que nous savons qu’elles réussissent, du moins en général. Mais savoir cela, c’est bien savoir quelque chose et alors pourquoi, venez-vous nous dire que nous ne pouvons rien connaître ? » (p. 219).

   H. Poincaré en appelle au critérium de la pratique. Mais il ne fait que déplacer là question sans la résoudre, ce critérium pouvant être interprété aussi bien au sens subjectif qu’au sens objectif. Le Roy l’admet lui aussi pour la science et l’industrie ; il nie seulement que ce critérium soit une preuve de vérité objective, cette négation lui suffisant à reconnaître au même titre que la vérité subjective de la science (inexistante en dehors de l’humanité) celle de la religion. H. Poincaré voit qu’il ne suffit pas, pour faire face à Le Roy, d’en appeler à la pratique, et il passe à la question de l’objectivité de la science. « Quelle est la mesure de son objectivité ? Eh bien, elle est précisément la même que pour notre croyance aux objets extérieurs. Ces derniers sont réels en ce que les sensations qu’ils nous font éprouver nous apparaissent comme unies entre elles par je ne sais quel ciment indestructible, et non par un hasard d’un jour » (pp. 269‑270).

   Il est admissible que l’auteur d’un semblable raisonnement puisse être un grand physicien. Mais il est tout à fait certain que seuls les Vorochilov‑louchkévitch peuvent le prendre au sérieux en tant que philosophe. Le matérialisme a été déclaré anéanti par une « théorie », qui, à la première attaque lancée par le fidéisme, se réfugie sous l’aile du matérialisme ! Car c’est pur matérialisme que professer que les objets réels font naître nos sensations et que la « croyance » à l’objectivité de la science est identique à la « croyance » à l’existence objective des objets extérieurs.

   « … On peut dire, par exemple, que l’éther n’a pas moins de réalité qu’un corps extérieur quelconque » (p. 270).

   Quel tapage auraient soulevé les disciples de Mach, si un matérialiste avait dit cela ! Que de traits obtus n’aurait‑on pas décochés au « matérialisme éthéré », etc. Mais le fondateur de l’empiriosymbolisme moderne vaticine à cinq pages de là : « Tout ce qui n’est pas pensée est le pur néant ; puisque nous ne pouvons penser que la pensée » (p. 276). Vous vous trompez, M. Poincaré. Vos oeuvres prouvent que certaines gens ne peuvent penser que le non‑sens. Georges Sorel, confusionniste bien connu, est de ce nombre ; il affirme que « les deux premières parties » du livre de Poincaré sur la valeur de la science sont traitées « dans l’esprit de M. Le Roy », et que les deux philosophes peuvent, conséquent, « se mettre d’accord » sur ce qui suit : vouloir établir une identité entre la science et le monde est illusoire ; point n’est besoin de se demander si la science peut connaître la nature ; il suffit qu’elle s’accorde avec nos mécanismes (Georges Sorel : Les préoccupations métaphysiques des physiciens modernes, Paris, 1907, pp. 77, 80 et 81).

   Il suffit de mentionner la « philosophie » de Poincaré et de passer outre ; les oeuvres de A. Rey méritent, par contre, que l’on s’y arrête. Nous avons déjà précisé que les différences entre les deux tendances fondamentales de la physique contemporaine qualifiées par Roy de « conceptualiste » et de « néo‑mécaniste » se ramènent à celles qui existent entre les gnoséologies idéaliste et matérialiste. Voyons à présent comment le positiviste Roy résout un problème diamétralement opposé à celui du spiritualiste J. Ward et des idéalistes H. Cohen et E. Hartmann : il ne s’agit pas pour lui de faire siennes les erreurs philosophiques de la nouvelle physique encline à l’idéalisme, mais de corriger ces erreurs et de démontrer le caractère illégitime des conclusions idéalistes (et fidéistes) tirées de la nouvelle physique.

   Un aveu traverse comme une traînée de lumière toute l’œuvre de A. Rey, c’est que la nouvelle théorie physique des « conceptualistes » (disciples de Mach) a été exploitée par le fidéisme (pp. 11, 17,220, 362, etc.) et l’« idéalisme philosophique » (p. 200), par le scepticisme à propos des droits de la raison et de la science (pp. 210, 220), par le subjectivisme (p. 311), etc. Aussi Rey fait‑il avec raison de l’analyse des « idées des physiciens relatives à la valeur objective de la physique » (p. 3) le centre de son travail.

   Quels sont les résultats de cette analyse ?

   Prenons le concept fondamental, celui de l’expérience. L’interprétation, subjectiviste de Mach (que, pour abréger et simplifier, nous prendrons comme un représentant de l’école appelée par Rey conceptualiste), n’est, comme l’affirme Rey, qu’un malentendu. Il est vrai que « l’une des principales nouveautés philosophiques de la fin du XIX° siècle », c’est que « l’empirisme toujours plus nuancé et plus subtil aboutit au fidéisme, à la suprématie de la croyance, lui qui jadis avait été la grande machine de combat du scepticisme contre les affirmations de la métaphysique. N’a‑t‑on pas, au fond, fait dévier petit à petit et par des nuances insensibles le sens réel du mot « expérience » ? Replacée dans ses conditions d’existence, dans la science expérimentale qui la précise et l’affine, l’expérience nous ramène à la nécessité et à la vérité » (p. 398). Il n’est pas douteux que toute la doctrine de Mach, au sens large du mot, n’est qu’une déformation par des nuances insensibles, du sens réel du mot « expérience » ! Mais comment Rey, qui n’en accuse que les fidéistes et point Mach lui‑même, y remédie‑t‑il ? Ecoutez : « L’expérience est, par définition, une connaissance de l’objet. Dans la science physique, cette définition est mieux que partout ailleurs à sa place… L’expérience est ce que notre esprit ne commande pas, ce sur quoi nos désirs, notre volonté ne peuvent avoir de prise, ce qui est donné et que nous ne faisons pas. L’expérience, c’est l’objet en face du sujet » (p. 314).

   Voilà bien un exemple de la défense de la doctrine de Mach par Rey ! Engels fit preuve d’une perspicacité géniale en définissant comme des « matérialistes honteux » les types les plus modernes des partisans de l’agnosticisme philosophique et du phénoménisme. Positiviste et phénoméniste zélé, Rey réalise ce type sous une forme achevée. Si l’expérience est une « connaissance de l’objet », si « l’expérience, c’est l’objet en face du sujet », si l’expérience consiste en ce que « quelque chose du dehors se pose et en se posant s’impose » (p. 324), nous voici évidemment ramenés au matérialisme ! Le phénoménisme de Rey, son zèle à souligner que rien n’existe en dehors des sensations, que l’objectif est ce qui a une signification générale, etc., etc., tout cela n’est qu’une feuille de vigne, qu’une dissimulation verbale du matérialisme, puisqu’on nous dit :

   « Est objectif ce qui est donné du dehors, imposé par l’expérience, ce que nous ne faisons pas, mais ce qui est fait indépendamment de nous et dans une certaine mesure nous fait » (p. 320). Rey défend le « conceptualisme » tout en l’anéantissant ! On ne parvient à réfuter les conclusions idéalistes de la doctrine de Mach qu’en l’interprétant dans le sens du matérialisme honteux. Ayant reconnu la différence des deux tendances de la physique contemporaine, Rey travaille, à la sueur de son front, à effacer toutes ces différences dans l’intérêt de la tendance matérialiste. Il dit, par exemple, de l’école néo‑mécaniste qu’elle n’admet pas « le moindre doute, la moindre incertitude » quant à l’objectivité de la physique (p. 237) : « on se sent ici (sur le terrain des enseignements de cette école) loin des détours par lesquels on était obligé de passer dans les autres conceptions de la physique pour arriver à poser cette même objectivité ».

   Ce sont ces « détours » de la doctrine de Mach que Rey dissimule tout au long de son exposé. Le trait fondamental du matérialisme, c’est qu’il prend pour point de départ l’objectivité de la science, la reconnaissance de la vérité objective reflétée par la science, tandis que l’idéalisme a besoin de « détours » pour « déduire », de façon ou d’autre, l’objectivité à partir de l’esprit, de la conscience, du « psychique ». « L’école néo‑mécaniste (c’est‑à‑dire dominante) de la physique, écrit Rey, croit à la réalité de la physique théorique, dans le même sens que l’humanité croit à la réalité du monde extérieur » (p. 234, § 22 : thèse). Pour cette école « la théorie veut être le décalque de l’objet » (p. 235).

   C’est juste. Et ce trait fondamental de l’école « néo‑mécaniste » n’est pas autre chose que la base de la théorie matérialiste de la connaissance. Ce fait capital ne peut être atténué ni par les assertions de Rey, selon lesquelles les néo‑mécanistes eux aussi seraient, au fond, des phénoménistes, ni par son reniement du matérialisme, etc. La principale différence entre les néo‑mécanistes (matérialistes plus ou moins honteux) et les disciples de Mach, c’est que ces derniers s’écartent de cette théorie de la connaissance et, s’en écartant, versent inévitablement dans le fidéisme.

   Considérez l’attitude de Rey envers la doctrine de Mach sur la causalité et la nécessité de la nature. Ce n’est qu’à première vue, affirme Rey, que Mach « s’approche du scepticisme » (p. 76) et du « subjectivisme » (p. 76) ; cette « équivoque ».(p. 115) se dissipe dès que l’on considère la doctrine de Mach dans son ensemble. Et Rey, la prenant dans son ensemble, cite divers textes empruntés à la Théorie de la chaleur et à l’Analyse des sensations, s’arrête spécialement sur le chapitre consacré, dans la première de ces œuvres, à la causalité ; mais… mais il se garde de citer le passage décisif, la déclaration de Mach selon laquelle il n’y a pas de nécessité physique, il n’y a que nécessité logique ! On ne peut que dire que ce n’est pas là une interprétation, mais un maquillage de la pensée de Mach, que c’est vouloir effacer la différence entre le « néo-mécanisme » et la doctrine de Mach. Rey conclut : « Mach reprend pour son propre compte l’analyse et les conclusions de Hume, de Mill et de tous les phénoménistes, d’aprés lesquels la relation causale n’a rien de substantiel, et n’est qu’une habitude mentale. Il a repris d’ailleurs à son propre compte la thèse fondamentale du phénoménisme dont celle-ci n’est qu’une conséquence : il n’existe que des sensations. Mais il ajoute, et dans une direction nettement objectiviste : La science, en analysant les sensations, découvre en elles des éléments permanents et communs qui ont, bien qu’abstraits de ces sensations, la même réalité qu’elles, puisqu’ils sont puisés en elles par l’observation sensible. Et ces éléments communs et permanents, comme l’énergie et ses modalités, sont le fondement de la systématisation physique » (p. 117).

   Ainsi, Mach adopte la théorie subjective de la causalité de Hume pour l’interpréter dans le sens objectiviste ! Rey se dérobe dans sa défense de Mach, en arguant de l’inconséquence de ce dernier et en nous amenant à conclure que l’interprétation « réelle » de l’expérience conduit à la « nécessité ». Or, l’expérience est ce qui est donné du dehors, et si la nécessité de la nature, si les lois naturelles sont aussi données à l’homme du dehors, de la nature objectivement réelle, il est évident alors que toute différence entre la doctrine de Mach et le matérialisme s’évanouit. Rey, défendant la doctrine de Mach contre le « néo-mécanisme », capitule sur toute la ligne devant ce dernier, se bornant à justifier le mot phénoménisme, et non l’essence même de cette tendance.

   Poincaré, par exemple, qui s’inspire d’un esprit tout à fait analogue à celui de Mach, déduit les lois de la nature – jusqu’aux trois dimensions de l’espace, – de la « commodité ». Mais cela ne veut point dire : « arbitraire », s’empresse de « corriger » Rey. Non, la « commodité » exprime ici l’« adaptation à l’objet » (souligné chez Rey, p. 196). Merveilleuse discrimination des deux écoles et  « réfutation » du matérialisme, il n’y a pas à dire… « Si la théorie de Poincaré se sépare logiquement par un abîme infranchissable d’une interprétation ontologique du mécanisme » (c’est-à-dire que la théorie est le décalque de l’objet)… « si elle est propre à étayer un idéalisme philosophique, du moins sur le terrain scientifique, elle concorde très bien avec l’évolution générale des idées classiques, et la tendance à considérer la physique comme un savoir objectif, aussi objectif que l’expérience, c’est-à-dire les sensations dont elle émane » (p. 200).

   Admettons d’une part, convenons de l’autre que… D’une part, Poincaré se sépare du néo-mécanisme par un abîme infranchissable, bien qu’il tienne le milieu entre le « conceptualisme » de Mach et le néo-mécanisme, et que nul abîme ne sépare, paraît-il, Mach du néo-mécanisme. D’autre part, Poincaré est fort bien conciliable avec la physique classique qui, selon Rey lui-même, partage le point de vue du « mécanisme ». D’une part, la théorie de Poincaré est propre à étayer un idéalisme philosophique ; de l’autre, elle est compatible avec l’interprétation objective du mot « expérience ». D’une part, ces mauvais fidéistes ont altéré, à l’aide de déviations imperceptibles, la signification du mot « expérience » et se sont écartés de la juste interprétation selon laquelle « l’expérience, c’est l’objet »; de l’autre, l’objectivité de l’expérience signifie uniquement que celle-ci se réduit aux sensations, ce qu’approuvent pleinement Berkeley et Fichte !

   Rey s’est empêtré parce qu’il s’est posé un problème insoluble – « concilier » l’antinomie des écoles matérialiste et idéaliste dans la nouvelle physique. Il tente d’édulcorer le matérialisme de l’école néo-mécaniste en ramenant au phénoménisme les vues des physiciens pour qui leur théorie est un décalque de l’objet1Le « conciliateur » A. Rey ne se contente pas de jeter un voile sur la question telle qu’elle est posée par le matérialisme philosophique, il passe également sous silence les affirmations matérialistes les plus nettes des physiciens français. Un exemple : il n’a pas soufflé mot d’Alfred Cornu, décédé en 1902. Ce physicien répondit à la « réfutation » (Überwindung, plus exactement infirmation) du matérialisme scientifique » par Ostwald par une note méprisante sur la manière prétentieuse et légère dans laquelle celui-ci avait traité le sujet (voir Revue générale des sciences, 895, pp. 1030-1031). Au congrès international des physiciens qui se tint a Paris, en 1900, A. Cornu disait :
« … Plus nous pénétrons dans la connaissance des phénomènes naturels, plus se développe et se précise l’audacieuse conception cartésienne relative au mécanisme de l’univers : il n’y a dans le monde physique que de la matière et du mouvement. Le problème de l’unité des forces physiques… s’est imposé à nouveau depuis les grandes découvertes qui ont signalé la fin de ce siècle : aussi la préoccupation constante de nos maîtres modernes, Faraday, Maxwell, Hertz (pour ne parler que des illustres disparus), consiste‑t‑elle à préciser la nature, à deviner les propriétés de cette matière subtile, réceptacle de l’énergie universelle… Le retour aux idées cartésiennes est actuellement si manifeste… » (Rapports présentés au Congrès International de Physique (Paris, 1900, 4° vol., p. 7). Lucien Poincaré note avec raison dans sa Physique moderne (Paris, 1906, p. 14) que cette idée cartésienne a été adoptée et développée par les Encyclopédistes dû XVIII° siècle ; mais ni ce physicien ni A. Cornu ne savent que les matérialistes dialecticiens Marx et Engels ont dégagé de l’exclusivisme du matérialisme mécaniste ce principe fondamental du matérialisme.
. Et il tente d’atténuer l’idéalisme de l’école conceptualiste, en éludant les affirmations les plus catégoriques de ses disciples et en interprétant toutes les autres dans le sens du matérialisme honteux. L’appréciation donnée par Rey de la valeur théorique des équations différentielles de Maxwell et de Hertz montre à quel point sa renonciation laborieuse au matérialisme est fictive. Le fait que ces physiciens ramènent leur théorie à un système d’équations est aux yeux des disciples de Mach une réfutation du matérialisme : des équations, tout est là, aucune matière, aucune réalité objective, rien que des symboles. Boltzmann réfute cette opinion entendant par là réfuter la physique phénoménologique. Rey la réfute en croyant défendre le phénoménisme ! « On ne saurait, dit‑il, renoncer à classer Maxwell et Hertz parmi les « mécanistes », du fait qu’ils se sont bornés à des équations calquées sur les équations différentielles de la dynamique de Lagrange. Cela ne veut pas dire que, pour Maxwell et Hertz, on n’arrivera pas à fonder sur des éléments réels une théorie mécaniste de l’électricité. Bien au contraire, le fait de représenter les phénomènes électriques dans une théorie dont la forme est identique à la forme générale de la mécanique classique, en montre la possibilité » (p. 253) … L’incertitude que nous observons aujourd’hui dans la solution de ce problème « doit diminuer à mesure que se précisera la nature des quantités, par suite des éléments, qui entrent dans les équations ». Le fait que telles ou telles formes du mouvement matériel ne sont pas encore étudiées ne justifie pas, pour Rey, la négation de la matérialité du mouvement. L’« homogénéité de la matière » (p. 262) n’est pas un postulat, elle est un résultat de l’expérience et du développement de la science, l’« homogénéité de l’objet de la physique », telle est la condition nécessaire de l’application des mesures et des calculs mathématiques.

   Citons l’appréciation, formulée par Rey, du critérium de la pratique dans la théorie de la connaissance : « A l’inverse des propositions sceptiques, il semble donc légitime de dire que la valeur pratique de la science dérive de sa valeur théorique » (p. 368)… Rey préfère passer sous silence que Mach, Poincaré et toute leur école souscrivent sans ambiguïté à ces propositions sceptiques… « L’une et l’autre sont les deux faces inséparables et rigoureusement parallèles de sa valeur objective. Dire qu’une loi de la nature a une valeur pratique… revient à dire, au fond, que cette loi de la nature a une objectivité. Agir sur l’objet implique une modification de l’objet, une réaction de l’objet conforme à une attente ou à une prévision contenue dans la proposition en vertu de laquelle on agit sur l’objet. Celle‑ci enferme donc des éléments contrôlés par l’objet, et par l’action qu’il subit… Il y a donc dans ces théories diverses une part d’objectif » (p. 368). Cette théorie de la connaissance est tout à fait matérialiste, exclusivement matérialiste, les autres opinions, et la doctrine de Mach en particulier, niant l’objectivité, c’est‑à‑dire la valeur, indépendante de l’homme et de l’humanité, du critérium de la pratique.

   Bilan : ayant abordé la question d’une façon entièrement différente de celle de Ward, de Cohen et Cie, Rey est arrivé aux mêmes résultats, savoir : à la constatation que les tendances matérialiste et idéaliste sont à la base de la division des deux écoles principales de la physique moderne.

  

Notes   [ + ]

1. Le « conciliateur » A. Rey ne se contente pas de jeter un voile sur la question telle qu’elle est posée par le matérialisme philosophique, il passe également sous silence les affirmations matérialistes les plus nettes des physiciens français. Un exemple : il n’a pas soufflé mot d’Alfred Cornu, décédé en 1902. Ce physicien répondit à la « réfutation » (Überwindung, plus exactement infirmation) du matérialisme scientifique » par Ostwald par une note méprisante sur la manière prétentieuse et légère dans laquelle celui-ci avait traité le sujet (voir Revue générale des sciences, 895, pp. 1030-1031). Au congrès international des physiciens qui se tint a Paris, en 1900, A. Cornu disait :
« … Plus nous pénétrons dans la connaissance des phénomènes naturels, plus se développe et se précise l’audacieuse conception cartésienne relative au mécanisme de l’univers : il n’y a dans le monde physique que de la matière et du mouvement. Le problème de l’unité des forces physiques… s’est imposé à nouveau depuis les grandes découvertes qui ont signalé la fin de ce siècle : aussi la préoccupation constante de nos maîtres modernes, Faraday, Maxwell, Hertz (pour ne parler que des illustres disparus), consiste‑t‑elle à préciser la nature, à deviner les propriétés de cette matière subtile, réceptacle de l’énergie universelle… Le retour aux idées cartésiennes est actuellement si manifeste… » (Rapports présentés au Congrès International de Physique (Paris, 1900, 4° vol., p. 7). Lucien Poincaré note avec raison dans sa Physique moderne (Paris, 1906, p. 14) que cette idée cartésienne a été adoptée et développée par les Encyclopédistes dû XVIII° siècle ; mais ni ce physicien ni A. Cornu ne savent que les matérialistes dialecticiens Marx et Engels ont dégagé de l’exclusivisme du matérialisme mécaniste ce principe fondamental du matérialisme.