1. L’attitude marxiste au sujet des guerres et de la « défense de la patrie »

Sur une caricature du marxisme et à propos de l’ « économisme impérialiste »

Lénine

   Il faut toujours se souvenir de cette maxime et l’avoir présente à l’esprit lorsque telle ou telle importante thèse théorique ou tactique du marxisme triomphe ou tout au moins s’inscrit à l’ordre du jour et qu’elle subit « l’assaut » non seulement des ennemis déclarés et résolus du mar­xisme, mais aussi d’amis qui la compromettent irrémédiablement, la déni­grent et en font une caricature.

   Il en a été maintes fois ainsi dans l’his­toire de la social-démocratie russe.

   La victoire du marxisme dans le mou­vement révolutionnaire, au début des années 1890, s’est accompagné de l’apparition d’une caricature du marxisme sous forme de « l’économisme » ou du « grévisme » de l’époque, que les « iskristes »1 Partisans de l’Iskra [l’Étincelle], premier journal marxiste illégal pour toute la Russie. Fondé par Lénine en décembre 1900, à l’étranger, d’où il était expédié clandestinement en Russie. ont dû combattre pendant de longues années afin de pouvoir préserver les fondements de la théorie et de la politique prolétarienne contre le populisme petit-bourgeois et contre le libéralisme bourgeois. Il en a été de même pour le bolchevisme, qui triompha dans le mouvement ouvrier de masse de 1905 grâce, entre autres raisons, à l’application juste du mot d’ordre de « boycottage de la Douma tsariste » lors des combats les plus importants de la révolu­tion russe, en automne 1905, et qui a connu une période – dont il est sorti par la lutte – de caricature du bolchevisme en 1908-1910, lorsque Alexinski et d’autres menèrent grand tapage contre la participation à la IIIe Douma.2La Douma ou Douma d’État, institution représentative en Russie tsariste, issue de la révolution de 1905-1907. Au mois d’août 1905 le tsar annonça la convocation d’une Assemblée consultative (n’ayant pas le droit de légiférer), une Douma d’État, en accord avec le projet établi par une commission sous la présidence de Boulyguine, ministre de l’Intérieure. Les bolcheviks réagirent contre le projet de la Douma de Boulyguine par un actif boycot­tage : ils appelèrent les ouvriers à ne pas prendre part aux élections, à engager la lutte pour le renversement de l’autocratie. La Douma de Boulyguine, avant même de se réunir, fut balayée par le mouvement révolutionnaire des ouvriers et des paysans

   Il en est de même à présent. En affirmant le caractère impérialiste de la guerre actuelle, en soulignant la liaison profonde qui la rattache à l’époque impérialiste du capitalisme, nous nous heurtons simultanément à de sé­rieux adversaires et à des amis peu sérieux pour qui le vocable d’impéria­lisme est devenu une « mode », et qui, ayant appris ce vocable par cœur, prêchent aux ouvriers la plus incroyable confusion théorique, en ressusci­tant toute une série d’anciennes erreurs de « l’économisme» d’autrefois. Le capitalisme a triomphé – donc il ne faut pas réfléchir aux questions poli­tiques, raisonnaient les vieux « économistes » en 1894-1901, allant jus­qu’à nier la lutte politique en Russie. L’impérialisme a triomphé,- donc il ne faut pas penser aux questions de la démocratie politique, raisonnent les « économistes impérialistes » actuels. À titre d’échantillon de ces ten­dances, de cette caricature du marxisme, il faut relever l’article publié ci-dessus de P. Kievsky,3Il s’agit de l’article de P. Kievsky (I. Piatakov) sur le droit des nations à disposer d’elles-mêmes, que Lénine avait l’intention de publier dans le n° 3 du Recueil du Social-démocrate. Ce même numéro devait contenir l’article de Lénine « Une caricature du marxisme et à propos de l’économisme impérialiste », qui dénonçait la position opportuniste de Piatakov. Le n° 3 du Recueil du Social-démocrate ne put être édité. qui représente la première tentative d’offrir un ex­posé littéraire quelque peu cohérent des flottements de la pensée, consta­tés dans certains cercles à l’étranger de notre Parti depuis le début de 1915.

   Commençons par le point le plus « central » des raisonnements de P. Kievsky, afin d’amener d’emblée le lecteur au « cœur », de la nouvelle tendance de « l’économisme impérialiste ».

1. L’ATTITUDE MARXISTE AU SUJET DES GUERRES ET DE LA « DÉFENSE DE LA PATRIE »

   P. Kievsky est persuadé lui-même et veut persuader les lecteurs qu’il «est en désaccord » uniquement avec le droit des nations à disposer d’elles-mêmes, avec le paragraphe 9 du programme de notre Parti. Il essaie avec beaucoup d’âpreté de rejeter l’accusation de s’écarter foncièrement du marxisme en général dans la question de la démocratie, d’être un « traître » (guillemets venimeux de P. Kievski) au marxisme en quelque point es­sentiel. Or, et c’est là le fond du problème, dès que notre auteur s’est mis à disserter sur son désaccord prétendument partiel et particulier, dès qu’il s’est mis à avancer des arguments, des considérations, etc., il est apparu d’emblée que c’était précisément sur toute la ligne qu’il s’écartait du marxisme.

   Prenez le paragraphe b (section 2) de l’article de P. Kievsky. « Cette revendication » (c’est-à-dire le droit des nations à disposer d’elles-mêmes) « mène directement (!!) Au social-patriotisme », proclame notre auteur, qui explique que le mot d’ordre de défense de la patrie, ce mot d’ordre « de trahison », est une conclusion « qui découle tout à fait (!) Logiquement (!) du droit des nations à disposer d’elles-mêmes»… Selon lui, la libre disposition « sanctionne la trahison des social patriotes français et belges qui défendent cette indépendance» (l’indépendance en tant qu’États nationaux de la France et de la Belgique) « les armes à la main :

   Ils font ce dont les partisans de la « libre disposition » se contentent de parler » — « La défense de la patrie appartient à l’arsenal de nos pires « en­nemis » — Nous nous refusons catégoriquement à comprendre comment on peut être tout à la fois contre la défense de la patrie et pour la libre disposition, contre la patrie et pour elle. »

   Voilà ce qu’écrit P. Kievsky. Il n’a décidément pas compris nos résolutions contre le mot d’ordre de défense de la patrie dans la guerre actuelle. Force nous est de reprendre ce qui est écrit noir sur blanc dans ces résolu­tions et d’expliquer une fois de plus le sens d’une langue on ne peut plus claire.

   La résolution adoptée par notre Parti à la conférence de Berne en mars 1915 et intitulée : « A propos du mot d’ordre de défense de la patrie » commence par les mots « L’essence réelle de la guerre actuelle consiste » en ceci et cela.

   Il s’agit de la guerre actuelle. On ne saurait le dire plus clairement. Les mots « essence réelle » montrent qu’il faut distinguer entre l’apparent et le réel, entre l’extérieur et l’essence, entre les phrases et les faits. Les phrases sur la défense de la patrie dans la guerre considérée présentent faussement la guerre impérialiste de 1914 -1916, menée pour le partage des colonies, pour le pillage de terres étrangères, etc., comme une guerre nationale. Afin de ne pas laisser subsister la moindre possibilité de défor­mer nos conceptions, la résolution ajoute un paragraphe spécial sur les « guerres véritablement nationales», qui « eurent lieu en particulier (notez bien ceci en particulier ne signifie pas exclusivement !) À l’époque de 1789 -1871 ».

   La résolution explique qu’« à la base » de ces guerres « véritablement » nationales « se trouvait un long processus de mouvements nationaux de masse, de lutte contre l’absolutisme et le féodalisme, de renversement de l’oppression nationale »

   Cela paraît clair ? Dans la guerre impérialiste actuelle, qui est engendrée par l’ensemble des conditions de l’époque impérialiste, c’est-à-dire qui n’a pas constitué un accident, une exception, une dérogation par rapport au général et au typique, les phrases sur la défense de la patrie induisent le peuple en erreur, car cette guerre n’est pas nationale. Dans une guerre véritablement nationale, les mots « défense de la patrie » ne sont nulle­ment une tromperie et nous ne sommes nullement contre cette guerre.

   De telles guerres (véritablement nationales) ont eu lieu « en particulier » en 1789-1871, et la résolution, qui ne nie aucunement leur possibilité à l’heure actuelle, explique comment il faut distinguer une guerre véritablement nationale d’une guerre impérialiste, camouflée sous des mots d’ordre faussement nationaux. À savoir : pour faire la distinction il faut voir si, « à la base », se trouve un « long processus de mouvements na­tionaux de masse », « de renversement de l’oppression nationale ».

   Dans la résolution sur le « pacifisme », il est dit ouvertement « les social- démocrates ne peuvent nier la signification positive des guerres révolu­tionnaires, c’est-à-dire de guerres non pas impérialistes, mais du genre de celles qui ont été menées par exemple » (notez cela : « par exemple ») « de 1789 à 1871 pour renverser l’oppression nationale » La résolution de notre Parti aurait-elle pu parler en 1915 des guerres nationales, dont il y a eu des exemples entre 1789 et 1871, et indiquer que nous ne nions pas leur signification positive, si de telles guerres n’étaient pas considérées comme possibles également à l’heure actuelle ? Il est évident que non.

   La brochure de Lénine et de Zinoviev : Le socialisme et la guerre constitue un commentaire aux résolutions de notre Parti, c’est-à-dire leur explica­tion à l’usage du grand public. Il y est écrit noir sur blanc, à la page 5, que « les socialistes ont reconnu et reconnaissent actuellement comme légi­time, progressive et juste la défense de la patrie ou la guerre défensive » uniquement quand il s’agit de «mettre fin à l’asservissement par une na­tion étrangère». Un exemple est cité : la Perse contre la Russie, « etc.», et il est dit : « ce seraient des guerres justes, défensives, quel qu’en soit l’initiateur, et tout socialiste appellerait de ses vœux la victoire des États opprimés, dépendants, lésés dans leurs droits, sur les « grandes » puissances oppressives, esclavagistes et spoliatrices ».

   La brochure a paru en août 1915, en allemand et en français. P. Kievski la connaît parfaitement.

   Ni lui, ni qui que ce soit en général, ne s’est jamais élevé ni contre la résolution sur le mot d’ordre de défense de la patrie, ni contre la résolution sur le pacifisme, ni contre le commentaire de ces réso­lutions dans la brochure, jamais ! Est-ce que vraiment nous calomnions P. Kievski en disant qu’il n’a absolument pas compris le marxisme, si cet au­teur, qui n’a élevé aucune objection depuis mars 1915 contre les concep­tions de notre Parti sur la guerre, manifeste à présent, en août 1916, dans un article sur la libre disposition, c’est-à-dire dans un article portant pré­tendument sur une question de détail, une incompréhension stupéfiante de la question générale ?

   P. Kievski qualifie de « trahison » le mot d’ordre de défense de la patrie. Nous pouvons tranquillement l’assurer que tout mot d’ordre est et sera toujours un mot d’ordre de trahison » pour ceux qui le répéteront mécani­quement, sans comprendre sa signification, sans réfléchir quant au fond, en se contentant d’enregistrer les mots sans en analyser le sens.

   Qu’est-ce donc, généralement parlant, que la « défense de la patrie » ? Est-ce une notion scientifique relevant du domaine de l’économie ou de la politique, etc. ? Non. C’est tout bonnement l’expression la plus courante, la plus usitée, parfois même tout simplement une expression terre à terre, qui signifie la justification de la guerre. Rien de plus, mais rien de rien ! Le seul élément de « trahison » qu’il puisse y avoir là, c’est que les gens d’esprit étroit sont capables de justifier n’importe quelle guerre en disant: « Nous défendons la patrie », alors que le marxisme, qui ne s’abaisse pas à ce niveau, exige que chaque guerre fasse l’objet d’une analyse histo­rique, tendant à déterminer si l’on peut considérer cette guerre comme progressive, comme servant les intérêts de la démocratie ou du prolétariat, et, dans ce sens, comme légitime, juste, etc.

   Le mot d’ordre de défense de la patrie est le plus souvent une justification inconsciente de la guerre par le petit bourgeois incapable d’analyser histo­riquement la portée et le sens de chaque guerre prise en particulier.

   Le marxisme procède à cette analyse et dit : si « l’essence réelle » de la guerre consiste, par exemple, à mettre fin à l’asservissement par une na­tion étrangère (ce qui est particulièrement typique pour l’Europe de la pé­riode 1789 -1871), la guerre est progressive de la part de l’État ou de la nation opprimée. Si « l’essence réelle » de la guerre est la redistribution des colonies, le partage du butin, le pillage de terres étrangères (telle est la guerre de 1914 –1916), alors la phrase sur la défense de la patrie « ne tend qu’à mystifier le peuple ».

   Comment donc découvrir l’« essence réelle » de la guerre, comment la définir ? La guerre est la continuation de la politique. Il faut étudier la poli­tique avant la guerre, la politique qui mène et a amené à la guerre. Si la politique était impérialiste, c’est-à-dire que si elle défendait les intérêts du capital financier, pillait et opprimait les colonies et les pays étrangers, la guerre qui en découle est une guerre impérialiste. Si c’était une politique de libération nationale, c’est-à-dire exprimant un mouvement de masse contre l’oppression nationale, la guerre qui en découle est une guerre de libération nationale.

   L’homme du commun ne comprend pas que « la guerre est la continuation de la politique», aussi se contente-t-il de dire que « l’ennemi attaque », que « l’ennemi a envahi mon pays », sans se demander dans quel but on fait la guerre, par quelles classes elle est faite, en vue de quel objectif po­litique.

   P. Kievski descend tout à fait au niveau de cet homme du commun quand il dit que les Allemands, voyez-vous, ont occupé la Belgique et que, par suite, du point de vue de la libre disposition, « les social-patriotes belges ont raison », ou encore : les Allemands ont occupé une partie de la France, par suite, «Guesde peut être content », car « il est question d’un territoire peuplé par la nation intéressée » (et non par une nation étrangère).

   Pour l’homme du commun, l’important est de savoir où sont les troupes, qui a actuellement le dessus. Pour le marxiste, l’important est de savoir dans quel but est menée la guerre actuelle, au cours de laquelle tantôt l’une tantôt l’autre armée peut être victorieuse.

   Dans quel but la guerre actuelle est-elle menée ? Notre résolution l’indique (qui se fonde sur la politique pratiquée par les puissances, belligérantes pendant des dizaines d’années avant la guerre).

   L’Angleterre, la France et la Russie font la guerre pour conserver les colonies acquises par le pillage et pour piller la Turquie, etc. L’Allemagne veut conquérir des colonies et piller elle-même la Turquie, etc. Admettons que les Allemands parviennent à prendre jusqu’à Paris et Pétersbourg. Le caractère de la guerre actuelle sera-t-il modifié pour autant ? Pas le moins du monde. Le but des Allemands – et, ce qui est encore plus important, la politique réalisable en cas de victoire des Allemands – ce sera alors la mainmise sur les colonies, la domination en Turquie, l’annexion de régions peuplées de nations étrangères, la Pologne, par exemple, etc. mais nullement l’instauration d’un joug national étranger sur les Français ou sur les Russes. L’essence réelle de cette guerre n’est pas nationale, mais impérialiste. Autrement dit : la guerre n’est pas due au fait qu’une des parties met fin à l’oppression na­tionale et que l’autre la défend.

   La guerre oppose deux groupes d’oppres­seurs, deux brigands qui se disputent sur la façon de partager le butin, pour savoir qui pillera la Turquie et les colonies.

   En bref : la guerre entre les grandes puissances impérialistes (c’est-à-dire qui oppriment toute une série de peuples étrangers, qui les tiennent ligo­tés par les entraves de la dépendance à l’égard du capital financier, etc.) ou en alliance avec elle, est une guerre impérialiste. Telle est la guerre de 1914 -1916. Dans cette guerre, la « défense de la patrie » est une tromperie qui sert à la justifier.

   La guerre menée contre les puissances impérialistes, c’est-à-dire oppres­sives, par les opprimés (par exemple, les peuples coloniaux) est une guerre véritablement nationale. Elle est possible également à présent. La « défense de la patrie » par un pays nationalement opprimé contre celui qui l’opprime n’est pas une tromperie, et les socialistes ne sont nullement contre la « défense de la patrie » dans une telle guerre.

   La libre disposition des nations est la même chose que la lutte pour la li­bération totale de la nation, pour l’indépendance totale, contre les an­nexions, et les socialistes ne peuvent refuser de livrer une telle lutte sous toutes ses formes, jusques et y compris l’insurrection ou la guerre – sans cesser d’être des socialistes.

   P. Kievski pense qu’il lutte contre Plékhanov : Plékhanov, dit-il, a indiqué qu’il existe une liaison entre la libre disposition des nations et la défense de la patrie ! P. Kievski a cru Plékhanov, il a cru que cette liaison était ef­fectivement telle que la présente Plékhanov. Ayant cru Plékhanov, P. Kievski a pris peur et a décidé qu’il fallait rejeter la libre disposition pour échapper aux conclusions de Plékhanov – Sa confiance en Plékhanov est grande, sa frayeur de même, mais on ne trouve pas chez lui la moindre trace de réflexion quant à la nature de l’erreur commise par Plékhanov ! Voulant faire passer cette guerre pour une guerre nationale, les social- chauvins invoquent la libre disposition des nations. La seule façon juste de les combattre est de montrer qu’il s’agit là d’une lutte, non pas pour libé­rer des nations, mais pour déterminer lequel des grands rapaces opprime­ra le plus de nations. Alors qu’en venir à rejeter les guerres réellement menées pour la libération des nations, c’est caricaturer le marxisme de la pire façon qui soit. Plékhanov et les social-chauvins français invoquent la république qui existe en France pour justifier sa « défense » contre la monarchie allemande. Pour raisonner comme P. Kievski, nous devons être contre la république ou contre une guerre réellement menée pour la dé­fense de la république ! Les social-chauvins allemands invoquent le suf­frage universel et l’instruction générale obligatoire institués en Allemagne, pour justifier la « défense » de l’Allemagne contre le tsarisme. Pour rai­sonner comme Kievski, nous devons être soit contre le suffrage universel et l’instruction pour tous, soit contre une guerre ayant réellement pour but de préserver la liberté politique des tentatives visant à l’abolir ! Avant la guerre de 1914-1916, K. Kautsky était marxiste, et on lui doit toute une série d’œuvres et de déclarations de la plus haute importance qui demeureront à jamais des modèles de marxisme.

   Le 26 août 1910, Kautsky écrivait dans la Neue Zeit45« Die Neue Zeit « [Temps Nouveaux], revue de la social-démocratie allemande, parut à Stuttgart de 1883 à 1923. Entre 1885 et 1895 à propos de la guerre imminente « Dans une guerre entre l’Allemagne et l’Angleterre ce n‘est pas la démocratie qui serait en cause, mais l’hégémonie mondiale, c’est-à-dire l’ex­ploitation du monde. Ce n’est pas une question où les social-démocrates devraient être du côté des exploiteurs de leur nation » (Neue Zeit, 28. Jahrg., Bd. 2, S. 776).

   Voilà une excellente formulation marxiste, qui concorde entièrement avec les nôtres, qui démasque entièrement l’actuel Kautsky passé du marxisme à la défense du social-chauvinisme, qui met très nettement en lumière les principes de l’attitude marxiste envers les guerres (nous reviendrons en­core, dans la presse, sur cette formulation). Les guerres sont la continua­tion de la politique ; par conséquent, puisqu’il y a lutte pour la démocra­tie, il peut aussi y avoir une guerre ayant pour enjeu la démocratie ; la libre disposition des nations n’est qu’une des revendications démocratiques et rien, en principe, ne la distingue des autres. Pour nous résumer,

   « L’hégémonie mondiale » est le contenu de la politique impérialiste, dont le prolongement est la guerre impérialiste. Rejeter la « défense de la pa­trie», c’est-à-dire la participation à une guerre démocratique, est une ab­surdité qui n’a rien à voir avec le marxisme. Présenter sous un jour favo­rable la guerre impérialiste en lui appliquant la notion de « défense de la patrie », c’est-à-dire en la faisant passer pour une guerre démocratique, c’est tromper les ouvriers et passer dans le camp de la bourgeoisie réactionnaire. »

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Notes   [ + ]

1. Partisans de l’Iskra [l’Étincelle], premier journal marxiste illégal pour toute la Russie. Fondé par Lénine en décembre 1900, à l’étranger, d’où il était expédié clandestinement en Russie.
2. La Douma ou Douma d’État, institution représentative en Russie tsariste, issue de la révolution de 1905-1907. Au mois d’août 1905 le tsar annonça la convocation d’une Assemblée consultative (n’ayant pas le droit de légiférer), une Douma d’État, en accord avec le projet établi par une commission sous la présidence de Boulyguine, ministre de l’Intérieure. Les bolcheviks réagirent contre le projet de la Douma de Boulyguine par un actif boycot­tage : ils appelèrent les ouvriers à ne pas prendre part aux élections, à engager la lutte pour le renversement de l’autocratie. La Douma de Boulyguine, avant même de se réunir, fut balayée par le mouvement révolutionnaire des ouvriers et des paysans
3. Il s’agit de l’article de P. Kievsky (I. Piatakov) sur le droit des nations à disposer d’elles-mêmes, que Lénine avait l’intention de publier dans le n° 3 du Recueil du Social-démocrate. Ce même numéro devait contenir l’article de Lénine « Une caricature du marxisme et à propos de l’économisme impérialiste », qui dénonçait la position opportuniste de Piatakov. Le n° 3 du Recueil du Social-démocrate ne put être édité.
4. ((« Die Neue Zeit « [Temps Nouveaux], revue de la social-démocratie allemande, parut à Stuttgart de 1883 à 1923. Entre 1885 et 1895
5. « Die Neue Zeit « [Temps Nouveaux], revue de la social-démocratie allemande, parut à Stuttgart de 1883 à 1923. Entre 1885 et 1895