PROBLEMES STRATEGIQUES DE LA GUERRE REVOLUTIONNAIRE EN CHINE
Mao Zedong
CHAPITRE V
LA DEFENSIVE STRATEGIQUE
Sous ce titre, je veux m’arrêter aux problèmes suivants: 1) la défense active et la défense passive; 2) la préparation d’une contre-campagne; 3) la retraite stratégique; 4) la contre-offensive stratégique;5) le début de la contre-offensive; 6) la concentration des forces;7) la guerre de mouvement; 8) la guerre de décision rapide; 9) la guerre d’anéantissement.
SECTION 1. LA DEFENSE ACTIVE ET LA DEFENSE PASSIVE
Pourquoi commençons-nous par la défensive? Après la défaite du premier front uni national de 1924-1927, la révolution prit en Chine le caractère d’une guerre de classe des plus intenses et des plus acharnées. Notre adversaire détenait le pouvoir dans tout le pays; quant à nous, nous n’avions que des forces armées réduites; c’est pourquoi nous dûmes, dès le début, lutter contre les campagnes “d’encerclement et d’anéantissement” de l’adversaire. Nos possibilités d’offensive étaient étroitement liées à l’écrasement de ces campagnes et notre développement ultérieur dépendait entièrement de notre capacité à les faire échouer. La marche des opérations pour briser une campagne “d’encerclement et d’anéantissement” suit souvent une voie sinueuse, elle ne s’effectue pas d’une manière régulière, selon notre désir. Le premier problème et le plus grave qui se présente à nous est de préserver nos forces et d’attendre le moment propice pour écraser l’adversaire. Aussi la défensive stratégique est-elle le problème le plus complexe et le plus important qui se pose à l’Armée rouge au cours de ses opérations.
Au cours de ces dix années de guerre, deux déviations se sont souvent produites dans les problèmes de défensive stratégique: la première consistait à sous-estimer l’adversaire, la seconde à être terrifié par lui.
C’est pour avoir sous-estimé l’adversaire que nombre de détachements de partisans ont essuyé des défaites et qu’à plusieurs reprises l’Armée rouge n’a pas été capable de briser une campagne “d’encerclement et d’anéantissement”.
Lorsque les détachements révolutionnaires de partisans en étaient encore à leur début, leurs chefs se trompaient souvent dans l’appréciation de la situation, tant de l’ennemi que de leur propre camp; ils ne voyaient que les circonstances momentanément favorables — succès dans l’organisation d’un brusque soulèvement armé en un endroit donné ou d’une révolte au sein de l’armée blanche — ; ou encore ils ne tenaient pas compte de graves circonstances auxquelles ils devaient faire face et, pour cette raison, ils sous-estimaient fréquemment les forces de l’adversaire. En outre, ils ne comprenaient pas leurs propres points faibles (manque d’expérience et petits effectifs). Que l’ennemi fût fort et que nous fussions faibles, c’était bien là une réalité objective, mais certains se refusaient à y penser, ne parlaient que d’offensive et jamais de défensive et de repli; ils se privaient ainsi moralement de cette arme que constitue la défensive et commettaient par conséquent des erreurs dans la direction des opérations. C’est ce qui a amené la défaite de nombreux détachements de partisans.
Des exemples de l’incapacité où l’Armée rouge s’est trouvée, pour les mêmes raisons, de briser les campagnes “d’encerclement et d’anéantissement” de l’adversaire sont fournis par l’échec qu’elle a subi en 1928 dans la région de Haifeng-Loufeng1, province du Kouangtong, et par le fait qu’elle a perdu, en 1932, sa liberté d’action dans la région frontière du Houpei-Honan-Anhouei, au cours de la lutte qu’elle soutenait contre la quatrième campagne “d’encerclement et d’anéantissement” en s’inspirant de la théorie selon laquelle les forces du Kuomintang ne constituaient plus que des “forces auxiliaires”.
Il y a également un grand nombre d’exemples d’insuccès dus à la terreur inspirée par l’adversaire.
A l’inverse de ceux qui sous-estimaient l’adversaire, certains le surestimaient et sous-estimaient leurs propres forces. Finalement, ils s’orientaient vers le repli, alors qu’ils auraient pu l’éviter, se privant aussi moralement de cette arme que constitue la défensive. Cela a entraîné soit la défaite de détachements de partisans, soit la défaite de l’Armée rouge dans certaines campagnes, soit enfin la perte de bases d’appui.
L’exemple le plus frappant de la perte d’une base d’appui a été la perte de notre Base centrale du Kiangsi au cours de la cinquième contre-campagne. Cette fois, nos erreurs étaient dues à des conceptions droitistes. Les dirigeants étaient terrorisés par l’adversaire comme par un tigre, ils établissaient partout des défenses et lui résistaient pied à pied; ils n’osaient lancer une offensive frappant les arrières de l’ennemi, qui nous aurait été profitable, et n’osaient pas non plus attirer les forces adverses loin dans l’intérieur de nos bases afin de les anéantir. Finalement, toute la base fut perdue, et l’Armée rouge fut obligée d’effectuer la Longue Marche de plus de 12.000 kilomètres. Néanmoins, de telles erreurs étaient le plus souvent précédées d’une sous-estimation gauchiste de l’adversaire. L’aventurisme, sur le plan militaire, qui s’était manifesté en 1932 par l’offensive contre les villes clés, fut à l’origine de cette ligne de défense passive appliquée par la suite dans la lutte contre la cinquième campagne “d’encerclement et d’anéantissement” de l’ennemi.
La tendance au repli de la “ligne de Tchang Kouo-tao” est un exemple parfaitement typique de la terreur paralysante inspirée par l’ennemi. La défaite subie à l’ouest du fleuve Jaune par la Colonne Ouest de l’Armée rouge du IVe Front2 a sanctionné la faillite définitive de cette ligne.
On appelle aussi la défense active, défense offensive ou défense par combats décisifs. On peut aussi qualifier la défense passive de défense purement défensive ou de défense pure. En fait, la défense passive n’est qu’une pseudo-défense. Seule la défense active est la véritable défense, elle seule prépare le passage à la contre-offensive et à l’offensive. Autant que je sache, aucun livre militaire valable, aucun chef militaire tant soit peu avisé, dans les temps anciens comme de nos jours, en Chine comme dans les autres pays, n’a jamais parlé en faveur de la défense passive, qu’il s’agisse de stratégie ou de tactique. Seul un imbécile invétéré ou un homme complètement fou peut croire que la défense passive est un talisman qui assure le succès. Et pourtant, il se trouve des gens qui y ont recours. C’est une erreur dans la poursuite de la guerre, c’est la manifestation, dans le domaine militaire, d’un conservatisme que nous devons résolument combattre.
Des spécialistes des problèmes militaires dans les pays impérialistes arrivés relativement tard dans l’arène mondiale et se développant rapidement, c’est-à-dire l’Allemagne et le Japon, ont fait une bruyante propagande en faveur de l’offensive stratégique et contre la défensive stratégique. Cette conception ne convient pas du tout à la guerre révolutionnaire en Chine. Ces spécialistes militaires soulignent que la défensive comporte un grave inconvénient: au lieu de galvaniser la population du pays, elle la démoralise. Ceci s’applique aux pays où les contradictions de classes sont aiguës, où la guerre profite aux seules couches réactionnaires dominantes, voire uniquement aux groupes politiques réactionnaires au pouvoir. Chez nous, la situation est tout autre. Sous les mots d’ordre de défense des bases révolutionnaires, de défense de la Chine, nous pouvons rallier l’immense majorité du peuple et marcher unanimes au combat, parce que nous sommes victimes de l’oppression et de l’agression. L’Armée rouge de l’Union soviétique, elle aussi, a eu recours à la défensive pendant la guerre civile, et elle a vaincu ses ennemis. Lorsque les Etats impérialistes organisaient l’offensive des Gardes blancs, elle a combattu sous le mot d’ordre de défense des Soviets, et même dans la période de préparation de l’Insurrection d’Octobre, la mobilisation des forces militaires s’est faite sous le mot d’ordre de défense de la capitale. Dans toute guerre juste, la défensive a pour effet de paralyser l’activité des éléments politiquement étrangers, et elle est également susceptible de mobiliser les couches arriérées du peuple pour les faire participer à la guerre.
Lorsque Marx disait que, dès l’instant où un soulèvement armé était déclenché, on ne devait plus arrêter, fût-ce une minute, l’offensive3, il entendait par là que les masses, ayant pris l’adversaire à l’improviste par leur insurrection, ne doivent laisser aux forces réactionnaires dominantes aucune possibilité de conserver le pouvoir ou de le reprendre, qu’elles doivent, au contraire, profiter de ce moment propice pour les écraser sans leur laisser le temps de se ressaisir, et qu’elles ne doivent pas se contenter des victoires déjà remportées, sous-estimer l’adversaire, relâcher le rythme de l’offensive ou bien hésiter à se porter en avant et laisser passer l’occasion d’anéantir l’adversaire, ce qui conduirait la révolution à la défaite. Tout cela est juste, certes, mais ne signifie pas que les révolutionnaires ne doivent prendre aucune mesure défensive lorsque les deux parties sont déjà entrées en conflit armé et que l’adversaire jouit de la supériorité et exerce une forte pression. Seul un parfait imbécile pourrait raisonner ainsi.
Jusqu’à présent, notre guerre a été, dans son ensemble, une offensive contre le Kuomintang, mais nos opérations ont néanmoins pris la forme de contre-campagnes pour briser les campagnes “d’encerclement et d’anéantissement”.
Dans nos opérations militaires, nous avons fait alterner la défensive et l’offensive. On peut dire tout aussi bien que, pour nous, l’offensive succède à la défensive ou qu’elle la précède, puisque l’essentiel est de faire échouer la campagne “d’encerclement et d’anéantissement”. Avant que la campagne “d’encerclement et d’anéantissement” soit brisée, c’est la défensive; dès l’instant où elle est brisée, l’offensive commence. Ce ne sont que deux phases d’une seule et même opération; et les campagnes “d’encerclement et d’anéantissement” de l’adversaire se succèdent de près. De ces deux phases, celle de la défensive est la plus complexe et la plus importante. Elle implique de nombreux problèmes relatifs à la manière de faire échouer la campagne “d’encerclement et d’anéantissement”. Le principe fondamental au cours de cette phase, c’est d’adopter la défense active et de rejeter la défense passive.
Dans la guerre civile, lorsque les forces de l’Armée rouge se seront assuré la supériorité sur celles de l’adversaire, nous n’aurons plus, d’une manière générale, à recourir à la défensive stratégique. Alors notre principe sera celui de l’offensive stratégique seule. Ce changement dépendra de l’ensemble des modifications survenues dans le rapport des forces entre l’ennemi et nous. A ce moment, la défensive n’interviendra plus que partiellement.
SECTION 2. LA PREPARATION D’UNE CONTRE-CAMPAGNE
Si nous ne faisons pas les préparatifs nécessaires et suffisants pour repousser la campagne “d’encerclement et d’anéantissement” préparée méthodiquement par l’adversaire, nous serons à coup sûr réduits à une position passive; lorsqu’on doit accepter le combat à la hâte, la victoire n’est nullement assurée. C’est pourquoi il est absolument indispensable qu’au moment même où l’adversaire prépare sa campagne “d’encerclement et d’anéantissement”, nous préparions une contre-campagne. Les objections jadis soulevées dans nos rangs contre ces préparatifs sont à la fois naïves et ridicules.
Ici se pose un problème difficile qui est matière à controverse: Quand devons-nous conclure l’offensive et passer à la phase préparatoire de notre contre-campagne? Au moment même où nous menons victorieusement notre offensive, l’adversaire, qui est sur la défensive, n’en poursuit pas moins en secret les préparatifs de sa prochaine campagne “d’encerclement et d’anéantissement”, si bien qu’il nous est difficile de déterminer à quel moment il déclenchera son offensive. Si nous commençons prématurément la préparation de notre contre-campagne, nous risquons de perdre une partie des avantages que nous a valus l’offensive, et cela peut parfois exercer une influence fâcheuse sur l’Armée rouge et sur la population civile. En effet, dans la phase préparatoire de la contre-campagne, les mesures principales à prendre sont les préparatifs militaires en vue du repli et la mobilisation politique qu’ils exigent. Si les préparatifs commencent prématurément, cela peut parfois tourner à l’attente de l’adversaire; si nous avons dû l’attendre longtemps sans qu’il se montre, nous serons alors obligés de déclencher une nouvelle offensive. Et il peut arriver que le début de celle-ci coïncide avec le déclenchement de l’offensive de l’adversaire, ce qui nous met dans une situation difficile. C’est pourquoi le choix du moment où il faut commencer les préparatifs revêt une grande importance. Afin de déterminer avec justesse ce moment, nous devons tenir compte de notre propre situation, de celle de l’adversaire et de leurs rapports. Afin de comprendre quelle est la situation chez l’adversaire, nous devons recueillir des renseignements sur sa situation politique, militaire, financière et sur l’opinion publique dans les régions qu’il contrôle. En procédant à l’analyse de ces données, il importe de tenir pleinement compte des forces de l’adversaire dans leur totalité, sans exagérer l’importance de ses défaites antérieures ; mais d’autre part il est indispensable de prendre en considération les contradictions existant dans le camp de l’adversaire, ses difficultés financières, les répercussions des défaites qu’il a subies, etc. En ce qui nous concerne, nous ne devons pas exagérer l’ampleur de nos victoires antérieures, tout en n’omettant jamais de tenir pleinement compte de leurs répercussions.
En ce qui concerne le choix du moment où doivent commencer les préparatifs, on peut toutefois dire, d’une manière générale, qu’il est moins mauvais de s’y mettre trop tôt que trop tard, car, dans le premier cas, les pertes sont moins grandes que dans le second et nous avons au moins l’avantage de nous prémunir contre tout danger et de nous mettre dans une position pratiquement invincible.
Les principaux problèmes qui se posent au cours de la phase préparatoire sont: les préparatifs de repli de l’Armée rouge, la mobilisation politique, le recrutement des troupes, les mesures préparatoires dans le domaine des finances et du ravitaillement, les mesures à prendre à l’égard des éléments politiquement étrangers, etc.
Préparer le repli de l’Armée rouge, cela signifie que celle-ci ne doit pas s’engager dans une direction qui compromettrait son repli ultérieur, qu’elle ne doit pas se laisser emporter trop loin par l’offensive, qu’elle ne doit pas être surmenée. Telles sont les dispositions à prendre par l’Armée rouge à la veille d’une grande offensive de l’adversaire. Elle doit, dans cette période, porter son attention principalement sur le choix et la préparation des secteurs d’opérations, l’accumulation de ses moyens matériels, l’accroissement et l’instruction de ses effectifs.
Dans la lutte contre les campagnes “d’encerclement et d’anéantissement” de l’adversaire, la mobilisation politique revêt une importance primordiale. Cela signifie qu’il faut dire aux combattants de l’Armée rouge et à la population des bases d’appui, clairement, résolument, sans rien cacher, que l’offensive de l’adversaire est inévitable et imminente, qu’elle portera un coup sérieux au peuple, mais il faut, en même temps, leur parler des points faibles de l’adversaire, des avantages de l’Armée rouge, de notre volonté de vaincre à tout prix, de la direction que doit prendre notre travail, etc. Il faut appeler l’Armée rouge et toute la population à la lutte contre la campagne “d’encerclement et d’anéantissement” de l’adversaire, pour la défense des bases d’appui. Quand il n’y a pas secret militaire, la mobilisation politique doit se poursuivre ouvertement et englober tous ceux qui sont susceptibles de défendre les intérêts de la révolution. L’important ici, c’est de convaincre nos cadres.
Pour le recrutement des troupes, nous devons avoir en vue deux éléments: d’une part, tenir compte du niveau de conscience politique de la population et de son . importance numérique, d’autre part, tenir compte de l’état de l’Armée rouge au moment donné et des pertes qu’elle pourra subir pendant toute la durée de la contre-campagne.
Il va sans dire que les problèmes financiers et les questions de ravitaillement ont une grande importance pour une contre-campagne. On doit tenir compte du fait que l’ennemi peut prolonger la durée de sa campagne. Il faut calculer le minimum indispensable pour satisfaire les besoins matériels, tout d’abord de l’Armée rouge, puis de toute la population de la base révolutionnaire pendant toute la durée de la contre-campagne.
A l’égard des éléments politiquement étrangers, il faut se montrer vigilant, mais éviter de prendre des mesures de précaution exagérées par crainte excessive de leur trahison. Il faut agir d’une manière différente selon qu’il s’agit de propriétaires fonciers, de commerçants ou de paysans riches. L’essentiel, c’est de leur expliquer notre politique, d’obtenir leur neutralité et d’organiser les masses pour qu’elles les surveillent. C’est seulement à l’égard du nombre infime d’éléments les plus dangereux qu’il faut recourir à des méthodes rigoureuses telles que les arrestations.
L’importance du succès d’une contre-campagne dépend directement du degré d’achèvement de sa préparation. Le relâchement dans nos préparatifs, motivé par la sous-estimation de l’adversaire, tout comme la panique suscitée par la crainte de son offensive, sont des tendances nuisibles qu’on doit combattre résolument. Ce qu’il nous faut, c’est un état d’esprit enthousiaste mais calme, et une activité intense mais bien ordonnée.
SECTION 3. LA RETRAITE STRATEGIQUE
La retraite stratégique est une mesure stratégique exécutée selon un plan et prise par une armée qui doit faire face à un adversaire de force supérieure dont elle ne s’estime pas capable de briser l’offensive dans l’immédiat, afin de préserver ses propres forces et d’attendre le moment propice pour battre l’ennemi. Néanmoins, les tenants de l’aventurisme militaire se prononcent résolument contre le recours à cette mesure et recommandent d’“arrêter l’ennemi de l’autre côté de la frontière”.
Il est bien connu pourtant que dans un combat de boxe, le plus avisé recule souvent d’un pas, alors que son stupide adversaire fonce en avant et dès le début prodigue ses forces, si bien que, finalement, c’est souvent celui qui a reculé qui l’emporte.
Dans le roman Chouei hou tchouan, le maître de boxe Hong, qui vit dans la maison de Tchai Tsin, lance à Lin Tchong des “Viens-y donc!” de défi; ce dernier commence par reculer, puis, à la première faute de Hong, il l’étend au sol d’un coup de pied4.
A l’époque de Tchouentsieou, une guerre éclata entre les principautés de Lou et de Tsi5. Le duc Tchouang, qui régnait sur la principauté de Lou, voulut livrer bataille sans attendre que l’armée de Tsi fût épuisée, mais Tsao Kouei le retint; le duc appliqua alors le principe: “L’ennemi s’épuise, nous le frappons” et écrasa l’armée de Tsi. Cet exemple est devenu dans l’histoire militaire de la Chine un modèle classique de victoire remportée par une armée faible sur une armée forte. Voici la description qu’en fait l’historien Tsouokieou Ming6 :
Au printemps, l’armée de Tsi partit en guerre contre nous. Le duc allait livrer bataille quand Tsao Kouei lui demanda audience. Les voisins de Tsao lui dirent: “La guerre est l’affaire des dignitaires, pourquoi t’en mêles-tu?” Tsao Kouei leur répondit: “Les dignitaires sont gens médiocres; ils ne voient pas loin.” Aussi se présenta-t-il au duc et lui demanda: “Sur quoi t’appuies-tu pour combattre, ô prince?” Celui-ci lui répondit: “Jamais je n’ai joui seul des vêtements et des aliments, je les ai toujours partagés avec les autres.” Tsao lui répliqua: “Tu n’as pas comblé tout le monde de ces petites faveurs, le peuple ne te suivra pas, ô prince!” Et celui-ci lui dit: “J’ai toujours apporté en offrande aux dieux autant d’animaux, de jade et de soie que je l’avais promis; j’ai toujours agi avec honnêteté.” Tsao Kouei lui répliqua: “Cette piété n’est pas universelle, les dieux ne te béniront pas.” Et le duc lui dit: “Bien qu’il soit au-delà de ma portée de m’occuper personnellement des détails de tous les procès, grands et petits, je juge toujours selon l’équité.” Alors Tsao Kouei lui répondit: “Ceci témoigne de ton dévouement au peuple et maintenant tu peux aller livrer bataille! Lorsque tu partiras, ô prince, permets-moi de t’accompagner!” Le duc l’emmena avec lui sur son char et livra la bataille à Tchangchao. Le duc allait battre le tambour pour lancer l’attaque quand Tsao Kouei lui dit: “Pas encore!” A trois reprises, les tambours de Tsi retentirent. Alors Tsao Kouei déclara: “Le moment est venu!” Les troupes deTsi cédèrent et le duc s’apprêta à les poursuivre. Mais Tsao Kouei lui dit: “Pas encore!” Il descendit de son char, examina lestraces des chars ennemis, puis remontant sur l’accoudoir, il regarda au loin et dit : “Le moment est venu !” Alors commença la poursuite des troupes de Tsi. Après la victoire, le duc interrogea Tsao Kouei sur les raisons de ses actes, et celui-ci lui répondit: “La guerre est affaire de courage. Le premier roulement du tambour élève le moral; au second, il baisse; avec le troisième, il s’écroule. L’ennemi n’avait plus de courage, et nous, nous en étions remplis; c’est pourquoi nous avons vaincu. Cependant, lorsqu’on se bat contre une grande principauté, il est difficile d’en connaître les forces. J’ai redouté une embuscade. Aussi ai-je regardé les traces des chars de nos ennemis, elles se mêlaient confusément; j’ai regardé leurs étendards, ils étaient abaissés, nous pouvions entamer la poursuite.”
Ce fut un cas où un Etat faible résista à un Etat fort. On parle dans le récit de la préparation politique à la guerre — s’assurer la confiance du peuple; du terrain propice au passage à la contreoffensive — Tchangchao; du moment favorable au déclenchement de la contre-offensive — quand l’ennemi n’avait plus de courage alors que nous, nous en étions remplis; du moment où fut déclenchée la poursuite — quand les traces des chars se mêlaient confusément et que les étendards étaient abaissés. Bien qu’il ne s’agisse pas d’une grande bataille, on voit exposés dans ce récit les principes de la défensive stratégique. L’histoire militaire de la Chine abonde en exemples de victoires obtenues grâce à l’application de ces principes: la bataille de Tchengkao entre les Tchou et les Han7, la bataille de Kouenyang entre les Sin et les Han8, la bataille de Kouantou opposant Yuan Chao et Tsao Tsao9, la bataille de Tchepi entre les Wou et les Wei10, la bataille de Yiling entre les Wou et les Chou11, la bataille de Feichouei entre les Ts’in et les Tsin12, etc. Dans toutes ces batailles célèbres mettant aux prises deux armées de force inégale, on voit la plus faible commencer par reculer puis frapper une fois que la plus forte a frappé et ainsi la vaincre.
Notre guerre a commencé en automne 1927. A cette époque, nous n’avions aucune expérience. L’Insurrection de Nantchang13 et l’Insurrection de Canton((Voir “
- Le 30 octobre 1927, les paysans de Haifeng et de Loufeng dans le Kouangtong se soulevèrent pour la troisième fois sous la direction du Parti communiste chinois, occupèrent la région de Haifeng et de Loufeng, organisèrent des unités de l’Armée rouge et établirent le pouvoir démocratique ouvrier et paysan. Mais ils échouèrent par la suite, ayant sous-estimé les forces de l’ennemi.[↩]
- A l’automne de 1936, l’Armée du IVe Front ayant opéré sa jonction avec l’Armée du IIe Front, ces forces de l’Armée rouge commencèrent leur marche vers le nord en partant du nord-est du Sikang. Au cours de cette période, Tchang Kouo-tao persista dans sa position antiparti et s’en tint obstinément à sa politique de retraite et de liquidation. Au mois d’octobre, alors que les Armées des IIe et IVe Fronts étaient déjà entrées dans le Kansou, Tchang Kouo-tao ordonna de former avec les unités d’avant-garde de l’Armée du IVe Front (fortes de plus de 20.000 hommes) la Colonne Ouest, qui devait traverser le fleuve Jaune et marcher vers l’ouest, en direction du Tsinghai. Cette Colonne fut pratiquement mise hors de combat en décembre 1936 et défnitivement écrasée en mars 1937.[↩]
- Voir la lettre du 12 avril 1871 de K. Marx à L. Kugelmann sur la Commune de Paris.[↩]
- Chouei hou tchouan (Au bord de l’eau), célèbre roman chinois sur la guerre paysanne, attribué à Che Nai-an, qui vécut vers la fn de la dynastie des Yuan et au début de la dynastie des Ming (XIVe siècle). Lin Tchong et Tchai Tsin sont deux grands héros décrits dans le roman. Hong est maître de boxe chez Tchai Tsin.[↩]
- Principautés de l’époque de Tchouentsieou (722-481 av. J.-C.). La grande principauté de Tsi se trouvait dans le centre de l’actuelle province du Chantong et la principauté de Lou, plus petite, dans le sud de la même province. Le duc Tchouang régna sur la principauté de Lou de 693 à 662 av. J.-C.[↩]
- Tsouokieou Ming, auteur de Tsouo tchouan, célèbre chronique de la dynastie des Tcheou. Pour le passage cité, voir: “An X du règne du duc Tchouang” dans Tsouo tchouan.[↩]
- Tchengkao, ville antique qui se trouvait dans le nord-ouest de l’actuel district de Tchengkao, province du Honan. Dans l’antiquité, c’était un point stratégique important. C’est ici que s’est déroulée en 203 av. J.-C. une bataille entre le roi de Han, Lieou Pang, et le roi de Tchou, Hsiang Yu. Ce dernier s’empara de Hsingyang et de Tchengkao et mit presque toutes les troupes de Lieou Pang en déroute. Néanmoins, Lieou Pang attendit par la suite le moment favorable, et pendant que les troupes de Tchou franchissaient la rivière Sechouei, il leur porta un coup terrible et reprit la ville de Tchengkao.[↩]
- Kouenyang, ville antique qui se trouvait dans le nord de l’actuel district de Yéhsien, dans le Honan. C’est là que Lieou Sieou (l’empereur Kouangwou, fondateur de la dynastie des Han de l’Est) détruisit en l’an 23 les troupes de Wang Mang, empereur de la dynastie des Sin. Le déséquilibre des forces dans cette guerre était particulièrement sensible. Lieou Sieou n’avait que 8.000 à 9.000 hommes alors que Wang Mang en avait plus de 400.000. Proftant de l’insouciance de Wang Siun et de Wang Yi, généraux de Wang Mang, qui avaient sous-estimé les forces de l’adversaire, Lieou Sieou lança contre eux 3.000 hommes de ses troupes d’élite qui mirent en déroute le noyau des forces de Wang Mang; exploitant ce succès, Lieou Sieou passa à l’attaque et écrasa complètement les troupes de Wang Mang.[↩]
- Kouantou se trouvait dans le nord-est de l’actuel district de Tchongmeou, province du Honan. C’est là que se déroula en l’an 200 une bataille entre les troupes de Tsao Tsao et de Yuan Chao. Ce dernier disposait d’une armée de 100.000 hommes. Tsao Tsao n’avait que peu de troupes et ses vivres étaient épuisés. Néanmoins, profitant de l’insouciance de Yuan Chao qui sous-estimait les forces de l’adversaire, il lança avec des troupes légères une attaque par surprise et incendia les bagages de l’armée de Yuan Chao. Les troupes de ce dernier furent prises de panique; Tsao Tsao leur porta un coup violent et anéantit les forces principales de Yuan Chao.[↩]
- Les troupes de Wou étaient dirigées par Souen Kiuan, celles de Wei par Tsao Tsao. Tchepi se trouve sur la rive sud du Yangtsé, dans le nord-est de l’actuel district de Kiayu, province du Houpei. C’est là qu’en 208, Tsao Tsao, avec une armée de plus de 500.000 hommes, qu’il fit passer pour 800.000 hommes, attaqua Souen Kiuan. Ce dernier, allié à Lieou Pei, un autre adversaire de Tsao Tsao, mit en ligne 30.000 hommes. Tirant parti d’une épidémie qui ravageait les troupes de Tsao Tsao et de leur incapacité à combattre sur l’eau, les forces alliées de Souen Kiuan et de Lieou Pei brûlèrent la flotte de Tsao Tsao et écrasèrent son armée.[↩]
- Yiling se trouve dans l’est de l’actuel district de Yitchang, province du Houpei. C’est là qu’en 222, Lou Siun, général du royaume de Wou, infligea une sévère défaite aux troupes du royaume de Chou, que commandait Lieou Pei. Au début, Lieou Pei remporta victoire sur victoire; il parvint jusqu’à Yiling, s’enfonçant de 500 à 600 lis à l’intérieur du royaume de Wou. Mais Lou Siun, qui défendait Yiling, refusa tout combat pendant plus de sept mois; ayant attendu le moment où Lieou Pei “ne savait plus que faire, vu la démoralisation et l’épuisement complets de ses troupes”, Lou Siun utilisa le vent qui s’était levé pour incendier le camp de Lieou Pei et détruisit ses forces.[↩]
- En 383, Sié Hsiuan, général des Tsin de l’Est, infligea sur les bords de la rivière Feichouei (province de l’Anhouei) une lourde défaite à Fou Kien qui régnait sur les Ts’in. Ce dernier disposait de plus de 600.000 fantassins, de 270.000 cavaliers et d’une Garde de plus de 30.000 hommes, alors que les troupes des Tsin de l’Est (y compris la flotte) ne dépassaient pas 80.000 hommes. Les deux armées étaient séparées par la rivière Feichouei. Sié Hsiuan spécula sur l’arrogance et la suffisance de son adversaire et demanda à Fou Kien de lui accorder un espace sur la rive nord où se trouvait l’armée de Ts’in pour que ses troupes puissent débarquer et livrer la bataille décisive. Fou Kien accepta, mais dès qu’il donna l’ordre à ses troupes de se replier, il devint impossible de les arrêter. Profitant de l’occasion, les troupes de Sié Hsiuan traversèrent la rivière et écrasèrent l’armée de Fou Kien.[↩]
- Le 1er août 1927, afin de combattre les forces contre-révolutionnaires de Tchiang Kaï-chek et de Wang Tsing-wei et de poursuivre la révolution de 1924-1927, le Parti communiste chinois déclencha à Nantchang (chef-lieu du Kiangsi) une insurrection qui devint célèbre. Des forces armées totalisant plus de 30.000 hommes prirent part à cette insurrection dirigée par les camarades Chou En-laï, Chu Teh, Ho Long et Yé Ting. Le 5 août, les troupes insurgées, appliquant un plan élaboré à l’avance, quittèrent Nantchang et marchèrent vers le Kouangtong. Néanmoins, devant Tchaotcheou et Swatow, elles subirent des revers. Une partie d’entre elles, sous le commandement des camarades Chu Teh, Tchen Yi et Lin Piao, réussirent par la suite à se frayer un passage pour gagner les monts Tsingkang, où elles s’unirent à la 1re division du 1er corps de l’Armée révolutionnaire des Ouvriers et des Paysans, conduite par le camarade Mao Tsé-toung.[↩]