La socialisation de la société

La socialisation de la société

Rosa Luxembourg

   Paru le 4 décembre 1918 dans le numéro 2 de Die junge Garde. Source de la traduction française : numéro 10 du Bulletin communiste (première année), 20 mai 1920 sous le titre « Le bolchevisme ».

   La révolution prolétarienne commencée aujourd’hui ne peut avoir d’autre but et d’autre résultat que la réalisation du socialisme. La classe ouvrière doit avant tout essayer de s’emparer de toute la puissance politique de l’Etat. Pour nous, socialistes, ce pouvoir politique n’est qu’un moyen. Le but pour lequel nous devons employer ce pouvoir, c’est la transformation fondamentale de tous les rapports sociaux.

   Aujourd’hui, toutes les richesses, les plus grandes et les meilleures terres, les mines, les machines, les fabriques, appartiennent à quelques grands propriétaires et grands capitalistes. La grande masse des travailleurs ne reçoit d’eux qu’un misérable salaire pour les empêcher de mourir de faim, en échange d’un pénible travail. La société actuelle a pour but l’enrichissement d’un petit nombre d’oisifs.

   Cette situation doit changer entièrement. Toutes les richesses sociales, le sol et le sous-sol avec tous leurs trésors, toutes les fabriques, tous les instruments de travail doivent être enlevés aux exploiteurs.

   Le premier devoir qui incombe à un gouvernement réellement prolétarien est de déclarer, par une série de lois, propriété de la société les principaux instruments de production, et de les mettre sous le contrôle de la société.

   Alors commence réellement la véritable tâche, et la plus lourde : la construction de la société sur de toutes nouvelles fondations.

   A l’heure actuelle, dans chaque entreprise, la production est uniquement dirigée par le propriétaire-capitaliste. L’entrepreneur décide seul de l’objet et du mode de la production, ainsi que du lieu et du temps de la vente des marchandises. Les travailleurs ne s’occupent en rien de ces choses, ils ne sont que de vivantes machines à qui l’on demande uniquement de fonctionner.

   Dans la société socialiste, tout cela doit changer ! L’entrepreneur individuel disparaît. La production n’a plus pour but l’enrichissement personnel des individus, mais la satisfaction des besoins de chacun Pour cela, les fabriques, les chantiers, les cultures, doivent être transformés dans un sens tout nouveau.

   En premier lieu : lorsque la production aura pour but d’assurer à tous des conditions humaines de vie, une nourriture riche, des vêtements, une nourriture intellectuelle, alors le rendement de la production devra être beaucoup plus grand que de nos jours. Les champs devront fournir une plus grande récolte, les fabriques devront avoir un développement technique suprême, les plus riches parmi les mines de charbon et de fer devront seules être exploitées. Il s’ensuit que la socialisation doit s’étendre à la grande industrie et à l’agriculture. Nous ne voulons pas enlever son petit morceau de propriété au petit paysan et au petit artisan, qui gagne son propre pain en travaillant sa terre ou en exploitant son atelier. Avec le temps, ils viendront tous à nous et ils apprendront à connaître les avantages du socialisme sur la propriété privée.

   En second lieu : pour que chacun puisse goûter du bien-être, tous doivent travailler.

   Seul celui qui accomplit quelque part un travail utile a la société, qu’il soit manuel ou intellectuel, peut réclamer de la société les moyens de satisfaire ses besoins. Il faut en finir avec la vie oisive comme la mènent aujourd’hui la plupart des riches exploiteurs. Il va de soi que la société socialiste exige l’obligation du travail pour tous ceux qui sont en état de travailler, à l’exception, bien entendu, des enfants, des vieillards et des malades. La société doit prendre à sa charge ceux qui ne sont pas en état de travailler, non pas comme aujourd’hui en leur donnant de misérables aumônes, mais en entourant les enfants de soins précieux, en leur inculquant une éducation sociale, en soignant, convenablement les vieillards, en soignant gratuitement les malades, etc., etc…

   Tertio : pour les mêmes raisons, c’est-à-dire pour le bien-être de la communauté, on doit employer intelligemment les moyens de production et les forces de travail. Le gaspillage, tel qu’il se présente maintenant, à tout moment, doit cesser.

   Ainsi, toutes les industries de guerre et de munitions doivent être supprimées, parce que la société socialiste peut se passer d’engins meurtriers, et les matières et les forces de travail précieuses doivent être employées à des fins plus utiles. Les industries de luxe qui fournissent aujourd’hui toutes sortes de fantaisies aux fainéants doivent également disparaître ; il doit en être de même des services de milice et de police.

   Les forces de travail retenues à tout cela trouveront une besogne plus utile et plus digne.

   De cette manière, quand on aura obtenu un peuple de travailleurs, quand tous travailleront pour tous, pour l’utilité et le bien-être généraux, il faudra que le travail lui-même soit accompli tout autrement.

   En ce moment le travail à la fabrique et aux champs, ainsi qu’au bureau, est généralement un mal et un fardeau pour le prolétaire.

   On va au travail parce que l’on y est obligé, parce que sans cela on ne peut subvenir à ses besoins. Dans la société socialiste, où tous travaillent au bien-être commun, il faut évidemment, pendant le travail, donner tous les soins à l’hygiène et à l’agrément. Un temps de travail court, qui n’aille pas au delà des capacités normales, des ateliers hygiéniques et toutes les mesures pour récréation et la variation de la besogne doivent être introduits, pour que chacun puisse accomplir, avec amour et goût, sa part de travail. Pour toutes ces réformes, il faut cependant aussi d’autres éléments. Actuellement le capitaliste ou ses intermédiaires, chef d’atelier ou surveillant, se trouvent derrière le travailleur. C’est la faim qui conduit le prolétaire à la fabrique ou au bureau. L’entrepreneur veille alors à ce qu’il ne gaspille pas son temps, à ce qu’il n’abîme pas le matériel, à ce que son travail soit convenable et bon. L’entrepreneur et son fouet disparaissent dans la société socialiste.

   Ici les travailleurs deviennent des êtres humains libres et égaux qui travaillent pour leur propre confort et utilité. Cela signifie également : travailler avec zèle spontanément, ne pas manier la richesse collective avec légèreté, produire un travail bon et précis. Chaque entreprise socialiste demande naturellement des conducteurs techniques, qui connaissent à fond la branche, qui ordonnent le nécessaire pour que tout s’adapte, pour qu’il y ait la meilleure répartition du travail et que la plus grande production soit atteinte. Cela veut suivre ces directions de manière volontaire et complète, maintenir l’ordre et la discipline, ne pas provoquer de frictions ou de désordres.

   En un mot : le travailleur de la société socialiste doit montrer qu’il sait travailler avec zèle et ordre et fournir la meilleure besogne sans qu’il ait derrière lui le capitaliste et son surveillant. Il faut pour cela de la discipline intérieure, de la maturité intellectuelle, une ferme tenue morale : il faut un sentiment de dignité et de responsabilité, tout une résurrection intérieure du prolétaire.

   On ne peut pas réaliser le socialisme avec des négligents, des égoïstes, des écervelés et des indifférents.

   La société socialiste a besoin d’hommes et de femmes qui soient tous pleins d’enthousiasme pour le bien-être commun, qui soient remplis d’esprit de sacrifice et de solidarité, d’hommes et de femmes qui acceptent également avec courage le travail le plus lourd. Nous ne devons cependant pas attendre des dizaines et des centaines d’années, jusqu’à ce que de nouvelles générations soient élevées. C’est précisément dans la révolution que la masse prolétarienne acquiert l’idéalisme nécessaire et qu’elle arrive vite à la maturité intellectuelle. Le courage et la persévérance, la clarté intérieure sont également nécessaires pour que la révolution puisse être conduite à la victoire. Si nous parvenons à former d’ardents lutteurs dans la révolution actuelle, nous aurons également les travailleurs socialistes futurs qui jetteront les bases d’un ordre nouveau.

   Les jeunes travailleurs sont appelés à ces grandes tâches. En tant que génération future, ils formeront, sans nul doute, le fondement réel de la société socialiste. C’est à elle-même de montrer qu’elle peut accomplir cette grande tâche, qu’elle porte en elle : l’avenir de l’humanité. Tout un vieux monde pourri doit être anéanti et un tout nouveau monde doit être construit. Mais nous y arriverons, jeunes amis, pas vrai? Nous y arriverons ! Comme le dit la chanson :

   Il ne nous manque rien, ma femme, mon enfant,

   Que tout ce qui croît grâce à nous ,

   Pour être aussi libre que les oiseaux : seulement du temps !1Citation du poème de Richard Dehmel, Der Arbeitsmann (« L’ouvrier »).

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Notes   [ + ]

1. Citation du poème de Richard Dehmel, Der Arbeitsmann (« L’ouvrier »).