Le double aspect des projets capitalistes et socialistes au cours de la transition socialiste

Repenser le socialisme

Pao-Yu Ching & Deng-Yuan Hsu

II. L’EXPÉRIENCE CONCRÈTE DE LA CHINE PENDANT LA TRANSITION SOCIALISTE

2. LE DOUBLE ASPECT DES PROJETS CAPITALISTES ET SOCIALISTES AU COURS DE LA TRANSITION SOCIALISTE

   Pendant la transition socialiste, il peut être nécessaire d’instituer des projets plus capitalistes dans certaines circonstances. La nouvelle politique économique de l’Union soviétique est un bon exemple. La NEP était une retraite nécessaire et devrait être reconnue comme tel. Cependant, on ne peut pas utiliser un seul événement ou une seule politique pour déterminer la direction générale de la transition. En effet, pendant la transition socialiste, des projets capitalistes et des projets socialistes coexistent. Les projets socialistes rivalisent avec des projets capitalistes simultanément.

   Pendant la transition socialiste, il peut être nécessaire d’instituer des projets capitalistes. Un exemple en est la réforme agraire mentionnée plus haut. La réforme agraire était nécessaire avant la collectivisation de l’agriculture. Par conséquent, la réforme agraire était un projet capitaliste avec deux aspects. Appeler un projet “capitaliste” n’indique que l’aspect principal de cette dualité. Il y avait d’autres projets capitalistes avec des doubles caractéristiques. Mao a fait un commentaire sur le capitalisme d’Etat en juillet 1953 : “L’économie capitaliste telle qu’elle existe actuellement en Chine est, pour la plus grande partie, une économie capitaliste, placée sous le contrôle du gouvernement populaire, liée sous diverses formes avec l’économie socialiste que représente le secteur d’Etat et soumise à la surveillance des ouvriers.” Ce n’est donc plus une économie capitaliste ordinaire, mais une économie capitaliste particulière, une économie capitaliste d’Etat d’un type nouveau. Si elle existe, c’est surtout pour satisfaire les besoins du peuple et de l’Etat, et non pas pour permettre aux capitalistes de réaliser des bénéfices. Certes, le travail des ouvriers procure encore une part de profit aux capitalistes, mais cette part est faible et ne représente qu’environ le quart du profit global ; les trois quarts restants sont destinés aux ouvriers (fonds de bien-être), à l’Etat (impôt sur le revenu) ainsi qu’à l’accroissement des équipements de production (une petite partie du profit qu’ils rapportent revient aux capitalistes). Ainsi, cette économie capitaliste d’Etat d’un type nouveau revêt, dans une très grande mesure, un caractère socialiste et offre des avantages aux ouvriers et à l’Etat.”1

Mao Zedong, «Sur le Capitalisme d’Etat», 9 juillet 1953, dans Œuvres Choisies de

Mao Zedong, Pékin: Editions en Langues Etrangères, 1977, vol. V, p. 101

   La période entre le tout début de la République populaire et 1978 a été une période de transition socialiste au cours de laquelle les projets socialistes ont rivalisé avec des projets capitalistes. Comme les projets capitalistes, les projets socialistes ont aussi leur double caractéristique. Le projet socialiste contient à la fois des éléments capitalistes et communistes. Appeler un projet “socialiste” n’indique que l’aspect principal de ce double aspect. Par exemple, l’entreprise d’Etat en tant que projet socialiste contenait encore les relations dominants/dominés entre les gestionnaires et les producteurs directs, qui était un élément capitaliste. Pendant la transition socialiste, des changements doivent avoir lieu pour se débarrasser de ces éléments capitalistes. De plus, jusqu’à la fin de cette période de transition socialiste, la Chine avait encore deux types de propriétés, étatique et collective, et il n’était toujours pas possible d’avoir une répartition selon le travail à l’échelle nationale. Il était évident que ce qu’un travailleur du secteur public recevait pour une heure de travail était beaucoup plus élevé que ce qu’un paysan recevait pour une heure de travail. Les travailleurs de l’État recevaient également de nombreux avantages (médicaux, éducatifs, vacances, pension, garde d’enfants et plus), que les paysans n’obtenaient pas. Des différences existaient également entre paysans de différentes communes. La valeur d’un point de travail (gong fen) dans une commune riche (équipe/brigade) pourrait être plusieurs fois celle d’une commune pauvre (équipe/brigade). Il y avait également huit différentes catégories de salaires pour les travailleurs de l’Etat. Si la transition socialiste avait continué, les deux types de propriétés auraient dû être progressivement éliminés pour former une seule propriété. Il aurait fallu plusieurs années pour distribuer les produits selon le travail à l’échelle nationale. Quand la distribution pourrait finalement être faite selon le travail, il existerait toujours le droit bourgeois – un élément non communiste.

   Cependant, dès 1958, les travailleurs chinois ignoraient le principe de l’échange égal. Pendant le Grand Bond en avant, les Chinois étaient si enthousiastes dans leurs efforts pour construire une Chine socialiste qu’ils travaillaient de longues heures et des nuits entières et ne se demandaient jamais s’ils recevaient un change égal pour leur travail. Il ont montré qu’il était possible d’avoir des éléments communistes même dans la phase initiale de la transition socialiste. Les paysans de Dazhai et les ouvriers de Daqing étaient considérés comme des exemples héroïques dont la nation devait apprendre. Sous la direction de Chen Yong-gui, les paysans de Dazhai ont surmonté des conditions difficiles, et ils ont travaillé de longues heures sans repos par temps glacial, en terrassant la terre et en construisant l’irrigation pour prévenir les inondations et les sécheresses. La pensée de calculer soigneusement combien chacun d’eux obtiendrait pour une heure de leur travail ne leur a jamais traversé l’esprit. Ces paysans ne se souciaient que de savoir ce qu’ils allaient faire profiter à tout le monde à Dazhai à long terme. De même, à la raffinerie de pétrole de Daqing, les travailleurs ont travaillé de longues heures pour terminer leurs projets et ont créé ce qui s’apparentait à une merveille industrielle. Ils étaient motivés par un objectif beaucoup plus grand et plus élevé que de recevoir un salaire égal pour un travail égal. Mao a considéré ces éléments communistes possibles tout au long de la transition socialiste. Mao a détourné le centre de l’attention de l’incitation matérielle au travail. D’un autre côté, Liu et Deng ont traité les deux phases (initiale et avancée) de la transition socialiste comme distinctes l’une de l’autre. Liu et Deng ont considéré les événements qui se passaient pendant la transition socialiste comme prématurés pour la phase initiale du communisme.

   Contrairement à Mao, ils ont trop insisté sur l’incitation matérielle au travail et ont parié sur le fait que les travailleurs ne travailleraient dur que lorsqu’ils recevraient des primes. Ils ont négligé la possibilité d’éléments communistes pendant la transition socialiste.

   Marx a dit qu’il y aurait une phase inférieure et une phase supérieure dans la transition du capitalisme au communisme. Chaque phase a certaines caractéristiques. Cependant, nous ne croyons pas qu’il voulait dire qu’il devrait y avoir une partition entre les phases comme si elles étaient des entités séparées. Pour cette raison, il y a à la fois des éléments capitalistes et des éléments communistes pendant la transition socialiste. Mao pensait que les projets capitalistes et les projets socialistes avaient des doubles aspects. D’un autre côté, Liu et plus tard Deng ont soutenu que tout élément communiste durant la phase initiale était prématuré. Il devient plus clair aujourd’hui que ce que Deng et ses partisans ont fait a été d’utiliser la « phase inférieure du socialisme » et l’accent mis sur les incitations matérielles comme rationalisation pour développer la production marchande et instituer leurs projets capitalistes afin d’inverser la direction de la transition.

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Notes

Notes
1

Mao Zedong, «Sur le Capitalisme d’Etat», 9 juillet 1953, dans Œuvres Choisies de

Mao Zedong, Pékin: Editions en Langues Etrangères, 1977, vol. V, p. 101