1. Le transformisme devant les faits scientifiques.

Les Cahiers de Contre-Enseignement Prolétarien

#11 – La vie, l’évolution des espèces et le marxisme

1. Le transformisme devant les faits scientifique

   Il est inutile de rappeler ici ce qu’est le transformisme actuel : les éléments en sont enseignés; il a été vulgarisé en de nombreux articles, à tel point que nul ne l’ignore plus; il en existe d’excellents exposés à la portée du public1 RABAUD (E), le Transformisme et l’expérience; Paris, Alcan, 1911. — CAULLERY (M.), GUYÉNOT (E.) et RIVET (P.), l’Évolution en biologie; Paris, la Renaissance du livre, 1929. — CAULLERY (M.), le Problème de l’évolution; Paris, Payot, 1931., et un livre courant dans les E.N. résume les faits et les idées de façon satisfaisante2LAZERGES (E), les Grands Problèmes de la biologie et de la géologie; Paris, Nathan, 1931..

   Pour pousser la discussion plus avant, il vaut donc mieux prendre pour base les critiques qui en ont été faites, et que Vialleton a rassemblées en un ouvrage récent3VIALLETON (L.), l’Origine des êtres vivants. L’illusion transformiste; Paris, Plon, 1929.. L’auteur étant un biologiste notoire et averti, son livre a eu quelque retentissement; comme, d’autre part, Vialleton était un catholique militant, une intense propagande a été faite pour lui et par lui dans le grand public. Raison de plus pour le discuter : écrit, d’ailleurs, avec l’arrière-pensée certaine de rendre indispensable la conception d’un Créateur et de conserver à l’homme une place à part dans la nature, l’ouvrage est partial, et les sophismes y abondent, comme les inexactitudes scientifiques. On ne pourra, dans ce qui suit, en signaler qu’une faible part.

  1. Les preuves anatomiques ou morphologiques du transformisme

   Vialleton range sous trois rubriques et critique en ses chapitres III, IV et V les preuves morphologiques du transformisme : unité de composition cellulaire, unité de composition anatomique, unité de développement. Il s’efforce, bien entendu, de montrer qu’en tout cela, il n’y a qu’illusion.

   Le chapitre III illustre clairement la méthode de discussion. Il n’est pas niable, après d’innombrables travaux histologiques et embryologiques, que tous les animaux supérieurs et les plantes supérieures sont formés de cellules et proviennent, au cours de leur développement, de la division d’une cellule initiale, qui est l’œuf. Cette impressionnante unité de composition cellulaire permet de supposer une origine commune à tous les êtres vivants et de situer cette origine dans des êtres unicellulaires, qui auraient été les plus anciens apparus, Vialleton ne saurait donc l’admettre.

   Ne pouvant contester la structure cellulaire, il soutient que les cellules des divers êtres vivants ne sont pas comparables. Il met en relief les différences de forme et de fonction qui, naturellement, existent entre elles, puisqu’elles appartiennent à des êtres différents. Il s’appuie sur ces différences pour considérer que la notion de cellule est artificielle et schématique et ne répond à aucune réalité : nulle part, selon lui, on ne saurait montrer la cellule-type. Le sophisme est évident, car on dirait tout aussi bien, à ce compte, que la notion de triangle ne répond à aucune réalité. Pas plus que la notion d’homme. Il y a de plus, ici, cercle vicieux, car les différences entre les espèces vivantes étant forcément liées à des différences dans la structure de leurs cellules, il suffirait tout aussi bien de constater qu’il existe des espèces distinctes pour être en droit d’affirmer l’intangibilité du fixisme et de refuser à priori toute discussion sur ce point.

   Pour Vialleton, une cellule ne peut vivre que comme partie intégrante d’un organisme plus complexe et ne saurait donc avoir été la souche des êtres vivants. Comme les Protozoaires sont pourtant, au sens courant des biologistes, des cellules vivant isolées, Vialleton nie purement et simplement qu’ils soient de vraies cellules, sous prétexte qu’ils sont plus complexes que la cellule-type théorique. Comme, à l’heure actuelle, on cultive couramment, hors de l’organisme, des cellules et des tissus d’animaux supérieurs, qui vivent et se reproduisent ainsi pendant des années, et dépassent même la durée de vie de l’animal sur qui on les a prélevées, Vialleton nie que ce soient là de vraies cultures et qu’il s’agisse d’une vraie vie.

   Les arguments dont il use sont tous très faibles, et certains dénoteraient une étonnante ignorance, si l’on ne devait soupçonner la volonté arrêtée de surprendre la bonne foi du lecteur. Les cultures de tissus ne seraient pas des cultures vraiment vivantes, selon Vialleton, puisqu’il faut les soigner et leur fournir les produits nutritifs dont elles ont besoin : mais tout être vivant n’exige-t-il pas un milieu approprié dont il dépend étroitement, et ne périt-il pas si ce milieu lui fait défaut ? Est-on pour cela en droit de nier qu’il vive ? Peut-on nier même que vivent certains animaux, certaines plantes domestiques, qui ont besoin sans cesse de la protection humaine et périraient s’ils étaient abandonnés sans elle dans la nature ?

   Les cellules cultivées, dit encore Vialleton, perdent en culture leurs caractères spéciaux, s’y dédifférencient toujours, et n’ont plus alors que des capacités nutritives non fonctionnelles, qui ne permettent pas de les regarder comme vraiment vivantes. Or, on sait maintenant, au contraire, que la dédifférenciation des cultures n’est le plus souvent qu’apparente : des cellules de foie, par exemple, restent en culture des cellules de foie et, suivant les conditions de milieu auxquelles on les soumet, forment du glycogène ou le perdent, de façon réversible, ce qui est une fonction éminemment spécifique. Vialleton lui-même est obligé de citer des cas de non-dédifférenciation (thyroïde, fibres cardiaques) ou de dédifférenciation incomplète, qu’il affecte de traiter négligemment.

   Enfin, dit l’auteur, des cellules isolées d’un organisme sont incapables de se regrouper pour le reconstituer. Or il n’aurait pas dû ignorer que depuis longtemps on broie couramment, à travers des tissus à mailles fines, des Éponges et des Polypes, et que l’on obtient ensuite la réunion spontanée des cellules ainsi séparées en organismes qui croissent normalement. À moins d’admettre que les cellules ont ressuscité en se regroupant, on ne saurait considérer qu’elles ne vivaient pas vraiment au moment où elles étaient séparées.

   On voit le degré de créance qu’il y a lieu d’accorder aux faits invoqués par Vialleton et à son argumentation. La même méthode se poursuit aux chapitres suivants, consacrés à l’unité de composition anatomique et à l’unité de développement : triompher en critiquant certaines exagérations ou certaines erreurs du transformisme, répudiées aujourd’hui ou depuis longtemps par les transformistes eux-mêmes ; exagérer l’importance des détails de forme qui séparent les diverses espèces; atténuer celles des ressemblances profondes qui permettent de les rapprocher; au besoin, passer sous silence ou déformer des faits gênants. Si l’on voulait en faire une critique complète, chaque alinéa exigerait, de ce point de vue, un long commentaire : on ne peut prendre ici que trois exemples typiques.

   À la page 103, Vialleton cherche à approfondir la différence qui existe entre une nageoire de poisson et un membre articulé de quadrupède : il est impossible, dit-il, de faire procéder du fonctionnement d’une nageoire, dont le squelette est étalé dans un plan, la formation des angles que font entre eux les segments d’un membre articulé. Or, à l’heure actuelle, des Poissons comme les Périophthalmes, très voisins de poissons nageurs comme les Gobius, marchent parfaitement sur le sol et grimpent même aux arbres à l’aide de leurs nageoires, qui se coudent à la façon de membres articulés; les modifications squelettiques et musculaires qui permettent ce changement de locomotion sont légères. Ce fait n’est même pas isolé parmi les Poissons.

   À la page 109, Vialleton veut nier que les Archéoptéryx, oiseaux fossiles du jurassique, soient plus rapprochés des Reptiles que les autres oiseaux, et puissent constituer un intermédiaire entre ces deux classes. Il suffit de répondre que si la fossilisation ne nous avait conservé que leurs squelettes, sans les plumes, les paléontologistes les auraient indubitablement classés parmi les Reptiles, et certainement, même, en auraient fait une sous-classe spéciale, au voisinage des Dinosauriens et des Crocodiliens.

   Le chapitre V est consacré, pour une grande part, à la critique de la « loi biogénétique fondamentale », de récapitulation des formes ancestrales au cours du développement, sous l’énoncé que lui avaient donné Serres, puis Haeckel, mais que les transformistes ont modifié depuis longtemps : il tombe donc largement à faux. L’énoncé moderne, qui ne concerne que les formes ancestrales embryonnaires, et comporte d’ailleurs des exceptions, s’appuie sur des faits incontestables de ressemblance entre embryons de types voisins : sans doute ces embryons ne sont pas identiques, puisque chacun a son devenir propre, mais ils sont si semblables entre eux que bien souvent, jusqu’à un stade très avancé, les spécialistes ne peuvent les discerner. Cela, d’ailleurs, Vialleton doit le reconnaître : il l’interprète à sa façon, par un plan d’organisation commun, conforme à la volonté du Créateur.

   Vialleton, ne l’oublions pas, fut, par ses travaux et sa profession, un histologiste, un anatomiste, un embryologiste. Il eût dû, par suite, apporter une critique efficace du transformisme au point de vue morphologique. Peut-être les 150 pages qu’il y a consacrées ici font-elles illusion à des profanes; elles n’apparaissent aux biologistes que comme une suite de pitoyables arguties. Ceux d’entre eux qui étaient les plus proches de l’auteur par leurs conceptions philosophiques (Cuénot4CUÉNOT (L.), « Le transformisme n’est-il qu’une illusion ou une hypothèse téméraire ? » Revue générale des Sciences, 15 janv. 1930). par exemple) se désolidarisèrent publiquement de lui. Les autres ne peuvent qu’être attristés par une telle fin de carrière scientifique.

   De là sortent, en somme, parfaitement intactes, les présomptions suivantes en faveur du transformisme : unité de composition anatomique à l’intérieur de chaque embranchement animal, et presque d’un bout à l’autre du règne végétal; unité de développement, dans les limites analogues, et même parfois plus étendues, si l’on s’adresse à des stades relativement tardifs; unité de développement élargie à presque toute la série aux stades précoces; unité de composition cellulaire, enfin, chez tous les êtres vivants.

  1. Les preuves systématiques, paléontologiques et biogéographiques du transformisme

   Les cadres de la classification, espèces, genres, familles, ordres, classes et embranchements, peuvent être conçus, et l’ont été en fait, en dehors de toute idée transformiste, mais seul le transformisme peut leur donner une valeur concrète : il en fait l’expression de liens plus ou moins étroits de parenté entre les formes animales et végétales.

   Ses adversaires ne nient plus, eux-mêmes, toute dérivation des formes vivantes. Vialleton, par exemple, concède, en ses chapitres VI et VII, que cette dérivation est possible dans certaines limites : celles des genres, des familles ou même des ordres, de ce que, plus généralement, il appelle des « types formels ». S’il le concède, évidemment à regret, c’est que dans ces limites trop de faits parfaitement constatés l’y obligent.

   Bien que l’attention n’ait été attirée sur ce sujet que depuis une centaine d’années, nombreuses sont déjà les espèces à l’apparition desquelles on a assisté, dont on a littéralement vu naître les premiers individus, à partir de parents d’une autre espèce voisine, et qui se sont propagés depuis. Plus nombreux encore sont les couples d’espèces dont les caractères anatomiques et biologiques obligent à admettre la séparation toute récente. En certains cas même, on a vu apparaître des espèces que les systématiciens auraient volontiers classées dans un genre différent de celui des parents.

   Ceci s’accorde avec les faits de distribution géographique des animaux et des plantes. Dans la grande majorité des cas, les contrées habitées par les diverses espèces d’un même genre se touchent ou se chevauchent plus ou moins; si, exceptionnellement, il n’en est pas ainsi, la géologie atteste qu’il y eut des rapports entre elles dans un passé relativement voisin. Il en est de même, dans une famille, pour les contrées habitées par les divers genres et, dans un ordre, pour celles qu’habitent les diverses familles. C’est ce qu’on exprime en disant que les aires de distribution des divers groupes systématiques sont en général continues. Or, celte continuité n’aurait pas de sens rationnel si les espèces n’avaient entre elles aucun lien généalogique et si, créées chacune pour son propre compte, elles avaient été jetées, en quelque sorte, au hasard sur la terre.

   Et cela s’accorde encore avec les résultats de la paléontologie. Dans certaines couches lacustres du tertiaire supérieur, par exemple, on trouve des Mollusques, des Paludines, dont les caractères varient de couche en couche, d’âge en âge, avec une continuité parfaite. Et cet exemple n’est pas isolé, il s’en faut, malgré les lacunes de la paléontologie.

   Cette triple série d’arguments, tirés de phénomènes actuellement constatés, aussi bien que de la paléontologie et de la distribution géographique, ne permet plus à personne, fût-ce à Vialleton, de douter d’une transformation des espèces. Elle perd malheureusement sa force quand on s’adresse à des groupes systématiques supérieurs, comme les embranchements, les classes, etc., même parfois les ordres : c’est ce qui permet à notre auteur de contester que le transformisme puisse s’étendre à de tels groupes.

   C’est que jamais on n’a assisté à l’apparition d’un ordre nouveau, et que l’espoir d’y assister jamais est sans doute exclu. C’est que, d’autre part, les aires des ordres, des classes, des embranchements, sont si vastes en général qu’il n’y a rien de démonstratif à ce que presque toutes se touchent ou se chevauchent. C’est enfin que, même en paléontologie, on ne peut retracer avec certitude la généalogie de ces grands groupes.

   Ce dernier point semble particulièrement grave : c’est le seul qui puisse servir d’argument positif aux adversaires du transformisme généralisé à tous les êtres vivants. Il faut donc le discuter spécialement, d’autant plus qu’en réalité sa valeur est très faible.

   Des découvertes paléontologiques récentes montrent, en effet, qu’il faut reculer beaucoup, dans le temps, l’origine de la vie sur le globe. Dès les couches précambriennes (les plus anciennes couches sédimentaires connues), on a trouvé des fossiles appartenant à toute sorte de grands groupes marins actuels. De même, dès le silurien, ou le dévonien, on a trouvé des fossiles appartenant à de nombreux grands groupes terrestres actuels. Vialleton, à la page 210, essaie de se servir de ces faits pour montrer que, dès le début de l’histoire de la terre, la diversité des formes vivantes était déjà réalisée: c’est se moquer du lecteur, car l’argument porte en réalité en sens inverse. Les couches précambriennes ne sont pas les plus anciennes couches terrestres: ce sont les plus anciennes couches qui n’aient pas été détruites par le métamorphisme et transformées en gneiss ou en granits, où toute trace de fossiles est abolie; dire, donc, que les grands groupements existaient dès le précambrien, c’est dire que, leurs ancêtres communs eussent-ils existé, on n’en retrouvera pas les restes. De même, si les groupes terrestres ne sont connus qu’à partir du silurien, c’est qu’avant cette époque on ne connaît que des dépôts marins ; et cela ne prouve nullement que les animaux et les plantes terrestres n’aient pu évoluer depuis fort longtemps dans des continents d’alors, aujourd’hui recouverts par les eaux et géologiquement inconnus. Bref, ce que nous savons de l’histoire de la vie ne touche qu’à une période, peut-être infime, de son évolution réelle; le reste est perdu, sans doute à jamais, avec les traces de son origine même.

   Pour un seul embranchement, celui des Vertébrés, l’origine a peut-être une date géologique assignable. Les premiers Vertébrés fossiles connus sont des poissons cuirassés, marins, du silurien. Ils diffèrent déjà assez fortement des formes que les transformistes sont amenés à supposer aux ancêtres des Vertébrés, et qui rappelleraient un peu les Lamproies ou l’Amphioxus. Mais il faut remarquer que ces formes ancestrales supposées ont dû être des animaux mous, peu aptes à se fossiliser, et que, en fait, ni les Lamproies, ni l’Amphioxus n’ont laissé aucune trace fossile dans des terrains beaucoup plus récents et mieux connus, alors qu’ils existaient certainement dans les mers correspondantes. On ne peut donc nier ni affirmer l’existence de telles formes ancestrales dans les océans antérieurs au silurien.

   Dès que les Vertébrés sont pourvus d’un squelette bien fossilisable, le transformisme marque des points. Ses théories exigent que les Poissons aient précédé les Batraciens, ceux-ci les Reptiles, et ceux-ci les Oiseaux et les Mammifères: en effet, les premiers Poissons connus sont siluriens, les premiers Batraciens connus sont dévoniens, les premiers Reptiles connus sont dévoniens aussi, mais postérieurs aux précédents, les premiers Mammifères connus sont triasiques, et les premiers Oiseaux connus sont jurassiques. Bien mieux, le plus ancien Oiseau connu, l’Archéoptéryx, est, nous l’avons vu plus haut, presque un Reptile par bien des caractères.

   De même, les premiers Mammifères sont si voisins de certains Reptiles qu’on hésite à les placer dans l’une ou l’autre de ces classes. De même encore, les premiers Reptiles pourraient tout aussi bien être rangés dans les Batraciens. Ce seraient là des coïncidences bien curieuses si elles n’avaient le sens d’une démonstration du transformisme!

   En somme, la doctrine transformiste n’a pas été ébranlée par les découvertes biologiques récentes; bien au contraire, elle a reçu, de toutes parts, mais surtout de la paléontologie et de l’observation directe des processus évolutifs, un appui certainement inespéré de ses fondateurs. À l’heure actuelle, le transformisme a presque cessé d’être une théorie, pour devenir un fait scientifique.

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Notes   [ + ]

1. RABAUD (E), le Transformisme et l’expérience; Paris, Alcan, 1911. — CAULLERY (M.), GUYÉNOT (E.) et RIVET (P.), l’Évolution en biologie; Paris, la Renaissance du livre, 1929. — CAULLERY (M.), le Problème de l’évolution; Paris, Payot, 1931.
2. LAZERGES (E), les Grands Problèmes de la biologie et de la géologie; Paris, Nathan, 1931.
3. VIALLETON (L.), l’Origine des êtres vivants. L’illusion transformiste; Paris, Plon, 1929.
4. CUÉNOT (L.), « Le transformisme n’est-il qu’une illusion ou une hypothèse téméraire ? » Revue générale des Sciences, 15 janv. 1930).