Lénine et l’éducation.

Les Cahiers de Contre-Enseignement Prolétarien

#12 – Marx et l’Éducation

3. Lénine et l’éducation.1Extrait d’un discours prononcé par Lénine, le 4 octobre 1920, au III° congrès panrusse de l’Union de la jeunesse communiste (Tome XXV des Œuvres complètes de Lénine, édit. russe).

   Camarades, je voudrais vous entretenir aujourd’hui des tâches essentielles de l’Union de la jeunesse communiste et, en même temps, de ce que doit être en général l’organisation de la jeunesse dans la République socialiste.

   Il convient d’autant plus de s’y arrêter qu’on peut dire, dans un certain sens, que l’édification de la société communiste incombe précisément à la jeunesse. Car il est évident que les générations de travailleurs éduquées dans la société capitaliste ne peuvent, dans le meilleur des cas, que résoudre le problème de la destruction des assises des anciennes mœurs capitalistes fondées sur l’exploitation. Dans le meilleur des cas, ces générations sauront résoudre le problème de la création d’une organisation sociale capable d’aider le prolétariat et les classes laborieuses à se maintenir au pouvoir et à poser des fondations résistantes, sur lesquelles ne pourra bâtir qu’une génération abordant le travail dans des conditions nouvelles, dans un milieu où il n’y aura plus de rapports d’exploitation entre les Hommes.

   Eh bien, abordant de ce point de vue la question des tâches de la jeunesse, je dois dire que ces tâches, en général, et celles de la jeunesse communiste et de toutes les organisations des jeunes en particulier, peuvent être exprimées d’un mot : apprendre.

   Ce n’est « qu’un mot », on le conçoit. Il ne répond pas aux questions essentielles, les plus pressantes: qu’apprendre et comment apprendre ? Et le tout, ici, c’est que, pendant la transformation de la vieille société capitaliste, l’enseignement, l’éducation et l’instruction des nouvelles générations appelées à créer la société communiste ne peuvent pas être ce qu’ils furent autrefois. Or, l’enseignement, l’éducation et l’instruction de la jeunesse ont pour point de départ les matériaux que nous a laissés l’ancienne société. Nous ne pouvons bâtir le communisme qu’avec la somme de savoir, d’organisation et d’institution, avec la réserve de force humaine et de moyens que nous a laissée l’ancienne société. Ce n’est qu’en transformant de fond en comble l’enseignement, l’organisation et l’éducation de la jeunesse que nous arriverons à ce que les efforts de la jeune génération créent une société nouvelle différente de l’ancienne, une société communiste en un mot. Aussi devons-nous nous arrêter longuement sur ce que nous devons enseigner et sur la façon d’apprendre qui doit être celle de la jeunesse, si elle veut vraiment justifier son appellation de jeunesse communiste, sur la façon de la préparer à achever notre œuvre, à y mettre la dernière main…

   Un des plus grands maux, une des plus grandes calamités qui nous restent de la vieille société capitaliste, c’est le divorce complet du livre et de la pratique vivante, car nous avons eu des livres où tout était écrit pour le mieux, et ces livres ne représentaient le plus souvent que le mensonge hypocrite le plus écœurant, ces livres nous ont donné une idée fausse de la société communiste. Aussi la simple assimilation des ouvrages traitant du communisme serait-elle au plus haut point erronée. Nos articles d’aujourd’hui ne ressemblent en rien à ce que l’on disait autrefois du communisme, car les descriptions qu’on y trouve se rattachent à un travail quotidien embrassant tout. Sans travail, sans lutte, la connaissance livresque du communisme puisée dans les tracts et les œuvres communistes ne vaudrait absolument rien, car elle ne ferait que continuer l’ancien divorce entre la théorie et la pratique qui était le trait le plus écœurant de la vieille société bourgeoise.

   Nous voici devant la nécessité d’accorder tout cela pour l’enseignement du communisme. Que devons-nous emprunter à l’ancienne école, à la vieille science ? L’ancienne école déclarait vouloir donner à l’Homme une instruction générale complète, enseigner les sciences en général. Nous savons que c’était profondément mensonger. Car toute la société était fondée et reposait sur la division des Hommes en classes, en exploiteurs et opprimés. Il va de soi que l’ancienne école, profondément pénétrée d’un esprit de classe, ne donnait d’enseignement qu’aux enfants de la bourgeoisie. Chaque mot était falsifié dans l’intérêt de la bourgeoisie. La jeune génération ouvrière et paysanne était, dans ces écoles, mécaniquement formée dans les intérêts de la bourgeoisie, beaucoup plus qu’instruite. On l’éduquait de manière à former à la bourgeoisie des serviteurs utiles, susceptibles de lui rapporter des bénéfices sans troubler sa quiétude et son oisiveté. C’est pourquoi, répudiant l’ancienne école, nous nous sommes assigné pour tâche de ne lui emprunter que ce dont nous avons besoin pour donner une véritable instruction communiste.

   J’aborde ici les reproches, les accusations qu’on adresse constamment à l’ancienne école et qui conduisent à des conclusions radicalement fausses. On dit que l’ancienne école fut celle de l’étude passive, de l’enseignement par cœur, du dressage. C’est vrai, mais il faut tout de même apprendre à discerner ce qu’elle eut d’utile pour nous et ce qu’elle eut de fâcheux; il faut savoir lui prendre ce qui est nécessaire au communisme.

   L’ancienne école était celle de l’étude passive, elle obligeait les Hommes à s’assimiler quantité de connaissances superflues, inutiles, mortes qui bourraient le crâne et faisait passer la jeune génération sous la toise commune des bureaucrates. Mais vous commettriez une énorme erreur en tentant de conclure qu’on peut devenir communiste sans s’être assimilé ce que les connaissances humaines ont accumulé. Il serait erroné de penser qu’il suffit de s’assimiler les mots d’ordre communistes et les conclusions de la science communiste sans s’assimiler la somme de connaissance dont le communisme est lui-même la conséquence. Le marxisme nous montre comment le communisme s’est dégagé de la somme des connaissances humaines.

   Vous avez lu et vous avez entendu dire que la théorie communiste, la science communiste, principalement créée par Marx, l’enseignement marxiste, a cessé d’être l’œuvre d’un socialiste, même génial, du XIXe siècle, pour devenir la doctrine de millions et de dizaines de millions de prolétaires du monde entier, qui s’en inspirent dans leurs luttes quotidiennes contre le capitalisme. Et si vous posiez cette question : pourquoi l’enseignement de Marx a-t-il pu conquérir les millions et les dizaines de millions de cœurs de la classe la plus révolutionnaire ? vous ne pourriez recevoir qu’une réponse : il en est ainsi advenu parce que Marx a bâti sur les fondations solides des connaissances humaines conquises en régime capitaliste ; Marx comprit, après avoir étudié les lois du développement de la société humaine, l’inéluctabilité du développement capitaliste qui conduit au communisme et — c’est là l’essentiel — ne le démontra qu’à l’aide de l’étude la plus minutieuse, la plus exacte, la plus approfondie de la société capitaliste, en s’assimilant complètement les fruits de la science antérieure. Il revit avec esprit critique, sans rien laisser dans l’ombre, l’étude de l’œuvre entière de la société humaine. Il revit l’étude de tous les fruits de la pensée humaine, les soumettant à la critique, vérifiant la théorie2Les mots « la théorie » ne sont pas dans l’original. (Note du. traducteur.) par le mouvement ouvrier et formulant des déductions que les Hommes liés ou bornés par les préjugés bourgeois n’avaient pu tirer.

   Il faut l’avoir en vue quand nous parlons, par exemple, de culture prolétarienne. Sans la nette intelligence du fait qu’on ne peut pas bâtir de culture prolétarienne sans une connaissance exacte de la culture créée par le développement entier de l’humanité et qu’on ne peut créer une culture prolétarienne que par la transformation de cette culture antérieure, nous ne pourrions pas résoudre le problème. La culture prolétarienne ne surgit pas on ne sait d’où, ce n’est pas l’invention d’Hommes qui se qualifient spécialistes en la matière. Pure absurdité! La culture prolétarienne doit être le fruit nécessaire du développement du patrimoine de connaissances que l’humanité accumula sous le joug de la société capitaliste, de la société des propriétaires fonciers, de la société des bureaucrates. Tous ces chemins et ces sentiers ont mené, mènent et continueront à mener à la dictature du prolétariat, de même que l’économie politique revue par Marx a montré où doit en arriver la société humaine, nous a indiqué la transition à la lutte des classes et au début de la révolution prolétarienne.

   Nous entendons souvent les représentants de la jeunesse et certains défenseurs du nouvel enseignement s’attaquer à l’ancienne école en disant qu’on y apprenait mécaniquement. Nous leur répondons que nous devons prendre ce que l’ancienne école avait de bon. Nous ne devons pas lui emprunter l’usage de charger l’esprit du jeune Homme d’une somme démesurée de connaissances, pour les 9/10 inutiles, le dernier dixième étant tronqué; mais il n’en résulte pas que nous puissions nous borner à inculquer des conclusions communistes et à apprendre par cœur des mots d’ordre communistes. On ne bâtit pas ainsi le communisme. On ne devient un communiste que lorsqu’on s’est enrichi la mémoire de la connaissance de toutes les richesses accumulées par l’humanité.

   Nous n’avons pas besoin qu’on apprenne par cœur, nous avons besoin de développer et de perfectionner la mémoire de l’élève par la connaissance des faits essentiels, car le communisme deviendra un mot creux, une enseigne superflue, et le communiste ne sera qu’un fanfaron, s’il n’a pas revu dans son esprit les connaissances acquises. Vous ne devez pas seulement les assimiler, mais les assimiler avec esprit critique pour vous enrichir des connaissances indispensables à l’instruction de l’Homme moderne et ne pas surcharger votre intelligence de fatras inutile. Le communiste qui se flatterait de professer le communisme sur des notions reçues toutes faites, sans accomplir un grand travail extrêmement difficile et sérieux, sans se retrouver parmi les faits qu’il est tenu de considérer avec esprit critique, serait un triste communiste. Cette mentalité superficielle nous serait vraiment néfaste. Si je sais que je sais peu de choses, j’arriverai à apprendre davantage; mais si celui qui se dit communiste ajoute qu’il n’a besoin de rien connaître de plus, jamais il ne ressemblera, même de loin, à un communiste.

   L’ancienne école formait les auxiliaires nécessaires aux capitalistes, formait des Hommes de science appelés à écrire et à parler comme le désiraient les capitalistes. C’est dire que nous devons la liquider. Nous devons la liquider, nous devons la détruire, mais est-ce à dire que nous ne devons pas lui prendre le patrimoine accumulé par l’humanité et nécessaire aux Hommes? Est-ce à dire que nous ne devons pas savoir distinguer entre ce qui était nécessaire au capitalisme et ce qui est nécessaire au communisme?

   Nous substituerons à l’ancien dressage de la société bourgeoise, contraire à la volonté de la majorité, la discipline consciente des ouvriers et des paysans qui joignent à la haine de l’ancienne société la résolution, la capacité et le désir d’unir et d’organiser les forces pour la lutte, afin de forger de la volonté de millions et de centaines de millions d’Hommes dispersés, éparpillés, disséminés dans un immense pays, une volonté unique sans laquelle nous serions inévitablement vaincus. Sans cette cohésion, sans cette discipline consciente des ouvriers et des paysans, notre cause est perdue. Sans elle, nous ne vaincrons pas les capitalistes et les propriétaires fonciers de l’univers. Sans elle, nous ne cimenterons même pas les fondations de la nouvelle société communiste, à plus forte raison ne bâtirons-nous point cette société. Condamnant l’ancienne école, nourrissant à son égard une haine légitime et nécessaire, prêts à la détruire, nous devons comprendre que nous avons à substituer aux anciennes études, à l’ancien enseignement mécanique, à l’ancien dressage, l’aptitude à prendre la somme des connaissances humaines et à la prendre de manière que le communisme ne soit pas chez vous quelque chose d’appris par cœur, mais le fruit même de votre pensée, la conclusion inévitable de l’enseignement moderne.

   Voilà comme les tâches essentielles doivent être définies quand nous envisagerons celle d’apprendre le communisme.

   Afin de vous l’expliquer tout en abordant la question de la façon d’apprendre, j’userai d’un exemple pratique. Vous savez tous que le problème économique se pose maintenant devant nous, à la suite des problèmes militaires, à la suite des problèmes de la défense de la République. Nous savons qu’on ne peut pas bâtir la société communiste sans provoquer la renaissance de l’industrie et de l’agriculture, et qu’il ne faut pas les faire renaître telles qu’elles furent autrefois.

   Il faut les faire renaître sur une base moderne, établie selon le dernier mot de la science. Vous savez que l’électricité est cette base, et que vous ne pourrez bâtir pour vous la société communiste — l’ancienne génération n’arrivera pas à la bâtir — que lorsque le pays entier aura été électrifié dans tous les domaines de l’industrie et de l’agriculture, lorsque vous serez venus à bout de cette tâche. Le relèvement économique du pays entier, la réorganisation, le relèvement de l’agriculture et de l’industrie sur une base technique moderne reposant sur la science et la technique modernes, sur l’électricité, voilà votre objectif. Vous saisissez bien que des illettrés ne commenceront pas l’électrification et qu’il ne suffit même pas, pour l’aborder, d’avoir une instruction primaire. Il ne suffit pas de comprendre ce que c’est que l’électricité; il faut savoir comment l’appliquer techniquement à l’industrie, à l’agriculture, aux diverses branches de l’industrie et de l’agriculture. Il faut l’apprendre soi-même, il faut l’enseigner à toute la génération montante de travailleurs. Tel est l’objectif assigné à tout communiste conscient, à tout jeune Homme qui se considère comme communiste et qui se rend bien compte qu’il a contracté, en adhérant à l’Union de la jeunesse communiste, l’engagement d’aider le Parti à bâtir le communisme et d’aider toute la jeune génération, à édifier la société communiste. Il doit comprendre qu’on n’y arrivera que sur les bases de l’instruction moderne et que, si cette instruction lui fait défaut, le communisme ne sortira pas du domaine des vœux.

   Le renversement de la bourgeoisie était l’objectif de la génération précédente. Sa tâche principale fut de critiquer la bourgeoisie, d’insuffler aux masses la haine de la bourgeoisie, de développer la conscience de classe et l’aptitude à la concentration des forces. La nouvelle génération a un objectif plus complexe. Ce n’est pas assez pour vous unir toutes vos forces pour soutenir le pouvoir des ouvriers et des paysans contre l’invasion capitaliste. C’est votre devoir. Vous l’avez parfaitement compris, tout communiste a nettement conscience de ce devoir. Mais ce n’est pas assez. Vous devez bâtir la société communiste. La première partie du travail est faite à bien des égards. Le passé est détruit comme il fallait le détruire; il n’en reste plus qu’un tas de décombres et il fallait le réduire à un tas de décombres. Le sol est déblayé ; à la jeune génération communiste d’y bâtir la société communiste. Votre tâche est maintenant d’édifier et vous ne pouvez y suffire que maîtres de toutes les connaissances modernes, sachant transformer les formules apprises toutes faites, les conseils, les recettes, les prescriptions, les programmes du communisme en cette réalité vivante qui cimente votre travail immédiat, en sachant faire du communisme l’idée maîtresse de votre travail pratique.

   Telle est votre tâche; vous devez vous en inspirer dans l’enseignement, l’éducation, la formation de la jeune génération. Vous devez être les premiers bâtisseurs de la société communiste parmi des millions de bâtisseurs; voilà ce que doit être tout jeune homme, toute jeune fille. Vous ne bâtirez pas la société communiste sans convier à cette œuvre la masse de la jeunesse ouvrière et paysanne.

   

Notes

Notes
1 Extrait d’un discours prononcé par Lénine, le 4 octobre 1920, au III° congrès panrusse de l’Union de la jeunesse communiste (Tome XXV des Œuvres complètes de Lénine, édit. russe).
2 Les mots « la théorie » ne sont pas dans l’original. (Note du. traducteur.