1. Ricardo falsifié par la bourgeoisie

Les Cahiers de Contre-Enseignement Prolétarien

#15 – Marx et l’économie classique

   Dans son article sur « Les trois sources et les trois parties intégrantes du marxisme », Lénine situe historiquement le marxisme :

   L’histoire de la philosophie et celle de la science sociale démontrent, avec une clarté parfaite, qu’il n’y a rien dans le marxisme qui ressemble à un « sectarisme » ou à une doctrine fermée et rigide surgie en dehors de la voie directe du développement de la civilisation universelle. Bien au contraire, tout le génie de Marx consista précisément à résoudre les problèmes que la pensée avancée de l’humanité posait déjà. Sa doctrine naquit comme la continuation directe et immédiate de celle des plus grands représentants de la philosophie, de l’économie politique et du socialisme1LÉNINE : Karl Marx et sa doctrine, p. 53, Bureau d’Éditions.

   La philosophie allemande (Hegel), l’économie anglaise (Ricardo), le socialisme utopique français (Saint-Simon, Fourier), telles sont les trois sources du marxisme.

   Nous allons étudier ici l’une de ces trois sources, l’économie politique classique, voir ce que Marx lui doit et comment il est arrivé à élever sur les fondements de l’économie politique classique le marxisme, instrument de connaissance et de lutte du prolétariat révolutionnaire.

I. Ricardo falsifié par la bourgeoisie

   La bourgeoisie s’acharne à traiter le marxisme comme une « doctrine fermée et rigide surgie en dehors de la voie directe du développement de la civilisation universelle ». Ce faisant, que veut-elle? Isoler Marx, le présenter comme un « accident », lui dénier le rôle d’héritier et de continuateur des grands théoriciens de l’économie classique.

   Parmi les économistes bourgeois, les uns, — ceux qui appartiennent à l’ « école historique », — affichent leur dédain pour l’économie classique et se proclament eux-mêmes, et eux seuls, les créateurs de l’économie politique « vraie ».

   Les autres, vulgarisateurs de l’économie politique classique, ne pouvant, à l’instar des prestidigitateurs de l’ « école historique », escamoter Ricardo, s’efforcent de briser tout lien entre Marx et les classiques.

   Bôhm-Bawerk, l’un des nombreux « critiques » de Marx, interprète faussement la théorie de la valeur de Ricardo, pierre angulaire de son système, ce qui lui permet d’accuser les socialistes de « poser le principe du travail comme étant le point de vue véritable de Ricardo, afin de bénéficier de son autorité2BOHM-BAWERK, Capital et profit, p. 118. ». Bôhm-Bawerk trahit ici le secret des efforts faits par lui et ses pareils pour séparer Marx de Ricardo.

   C’est la même frayeur panique qui anime Carey, apologiste du régime capitaliste, bien qu’elle lui inspire une manœuvre contraire. En Ricardo, Carey dénonce le « père du communisme », Il écrit

   « Le système de Ricardo est un système de discorde… Sa tendance, c’est de créer des conflits entre les classes et les nations… Son livre est le véritable manuel des démagogues qui aspirent au pouvoir par la confiscation de la terre, la guerre et le pillage3CAREY, The past, the present and the future, 1848, p. 74. ».

   Pauvre Ricardo ! Il était pourtant un bourgeois bien intentionné, un homme d’affaires pacifique, ne songeant en aucune façon à ébranler les principes bourgeois. Bien au contraire, il considérait le mode capitaliste de production comme un mode absolu et naturel, et naturelles aussi les contradictions qu’il réussit à découvrir. Ricardo marque le point culminant du développement de l’économie politique bourgeoise en tant que science. À mesure que s’accentuent les contradictions du mode de production capitaliste et que le prolétariat s’oppose comme classe à toute la société bourgeoise, l’économie politique bourgeoise, non seulement cesse de se développer scientifiquement, mais n’arrive plus à se maintenir à la hauteur où l’avait élevée Ricardo. Une véritable terreur s’empare des économistes bourgeois : les uns renient Ricardo, les autres le dénaturent à un tel point qu’au lieu du Ricardo historique, ils ne nous présentent qu’une méchante caricature, d’autres enfin, comme Carey, l’abandonnent avec dépit aux communistes. Chez Marx seulement, la théorie de la valeur-travail de Ricardo a reçu sa juste signification et l’importance qui lui convient : mise au point et développée par Marx, elle lui a permis de faire une critique scientifique du régime capitaliste et de forger une arme invincible pour le prolétariat.

flechesommaire2  

Notes   [ + ]

1. LÉNINE : Karl Marx et sa doctrine, p. 53, Bureau d’Éditions
2. BOHM-BAWERK, Capital et profit, p. 118.
3. CAREY, The past, the present and the future, 1848, p. 74.