2. La théorie de la valeur chez Ricardo et chez Marx

Les Cahiers de Contre-Enseignement Prolétarien

#15 – Marx et l’économie classique

II. La théorie de la valeur chez Ricardo et chez Marx

   L’étroitesse de leur horizon bourgeois imposa aux économistes classiques des limites qu’ils ne pouvaient franchir. Marx, pour qui ces limites n’existaient pas, utilisa tout ce qu’il y avait de précieux, c’est-à-dire de scientifique, chez les classiques. Il devint leur continuateur, mais un continuateur qui remanie critiquement l’héritage reçu et le transforme en une des sources de sa création nouvelle.

   Les rapports entre les classiques et Marx ont été analysés par Engels dans la préface qu’il écrivit le 5 mai 1885 pour le livre II du Capital. Engels compare très justement le rôle de Marx dans l’économie politique à celui que joua Lavoisier dans la chimie.

   Marx, écrit Engels, est à ses prédécesseurs, quant à la théorie de la plus-value, ce que Lavoisier est à Priestley et à Scheele. Longtemps avant Marx on avait établi l’existence de cette partie de la valeur du produit que nous appelons actuellement plus-value ; on avait également énoncé plus ou moins clairement en quoi elle consiste : le produit du travail que le capitaliste s’approprie sans donner d’équivalent. Mais on ne poussait pas plus loin. Les uns, les économistes bourgeois classiques, étudiaient tout au plus le rapport suivant lequel le produit du travail est réparti entre l’ouvrier et le possesseur des moyens de production. Les autres, les socialistes, trouvaient cette répartition injuste et recherchaient les moyens utopiques de mettre fin à cette injustice. Ni les uns ni les autres ne réussirent à se dégager des catégories économiques qu’ils avaient trouvées établies.

   Enfin, Marx vint. Et il prit le contre-pied direct de tous ses prédécesseurs. Là où ceux-ci avaient vu une solution, il ne vit qu’un problème. Il se rendit compte qu’il n’y avait ici ni air déphlogistiqué, ni gaz à feu, mais de l’oxygène ; qu’il ne s’agissait ici ni de la simple constatation d’un fait économique, ni du conflit de ce fait avec la justice éternelle et la vraie morale ; mais d’un fait destiné à bouleverser toute l’économie, et qui, pour l’intelligence de toute la production capitaliste, offrait la clef dont Marx sut se servir. Partant de ce fait, il examina toutes les catégories existantes, de même que Lavoisier, partant de l’oxygène, avait examiné les catégories existantes de la chimie phlogistique. Afin de savoir ce qu’est la plus-value, il lui fallut savoir ce qu’est la valeur. Il s’agissait avant tout de soumettre à la critique même la théorie ricardienne de la valeur1Marx, le Capital (traduction Molitor), tome V, p. 33-34, édition Costes..

   Voyons rapidement à quoi avait abouti l’économie bourgeoise classique.

   Pendant plus d’un siècle et demi, de William Petty à Ricardo en Angleterre, de Boisguillebert à Sismondi en France, les économistes s’étaient efforcés d’analyser la marchandise. William Petty reconnaît que le travail est la source de la richesse matérielle, mais la valeur d’échange des marchandises est pour lui la monnaie, il ne voit rien derrière elle. Boisguillebert, lui, ramène déjà, en fait, sinon consciemment, la valeur d’échange au temps de travail, la « juste valeur » étant pour lui la proportion exacte dans laquelle le temps de travail est réparti selon les différentes branches d’industries.

   Il faut arriver à Benjamin Franklin pour trouver la première analyse exacte de la valeur d’échange. Dans un écrit de 1719, qui fut imprimé en 1821, Franklin formule ce que Marx appelle « la loi fondamentale de l’économie politique moderne ». Il affirme la nécessité de chercher une autre mesure des valeurs que les métaux précieux, et cette mesure est le travail.

   Le commerce, écrit Franklin, n’étant, en général, pas autre chose que l’échange du travail contre du travail, la valeur des choses est évaluée le plus justement par le travail.

   Adam Smith détermine la valeur de la marchandise par le temps de travail qu’elle contient : il proclame cette vérité :

   Le travail est la mesure réelle de la valeur échangeable de tous les biens2Adam Smith, Wealth of Nations, t. I. p. 83.

   Il écrit encore :

   Les objets contiennent la valeur d’une certaine quantité de travail que nous échangeons contre ce que nous estimons à ce moment contenir la valeur d’une quantité égale.

   Adam Smith proclame cette vérité en dehors du temps. Enfin Ricardo, lui, détermine nettement la valeur de la marchandise par le temps de travail, mais il généralise la forme bourgeoise du travail et la considère comme une forme naturelle et éternelle.

   L’économie classique se borne à distinguer le côté quantitatif — faculté que la marchandise transmet à celui qui la possède d’acheter d’autres marchandises, sa valeur d’échange — et le côté qualitatif — utilité d’une marchandise, sa valeur d’usage — du travail. Marx a vu dans cette distinction le pivot même de l’économie politique.

   Tandis que le travail créateur de la valeur d’échange, est du travail général-abstrait et égal, le travail créateur de la valeur d’usage est du travail concret et spécial qui, en ce qui concerne la forme et la matière, se décompose en des façons de travail infiniment diverses3MARX, Contribution à la critique de l’économie politique. Edition Giard et Brière, p. 30. (Edit. Schleicher, p. 17)..

    Marx, le premier, ramène tous les aspects du travail à « la dépense de travail humain, indépendamment de la forme de cette dépense ». Au sein d’une société communiste, le travail, dans sa forme concrète, est social. Au sein d’une société de producteurs de marchandises, le travail apparaît d’abord comme le travail d’individus isolés, ce n’est que dans sa forme abstraite qu’il revêt un caractère social.

   Pour mesurer les valeurs d’échange des marchandises par le temps de travail incorporé à elles, il faut que les différents travaux soient eux-mêmes réduits au travail indifférencié, uniforme, simple, bref, au travail qui est identique par la qualité, et ne se distingue que par la quantité4Idem, p. 19. (Edit. Schleicher, p. 7.).

   Cette réduction, continue Marx, a l’apparence d’une abstraction, mais c’est une abstraction qui se fait journellement dans le procès de production social… Le travail, tel qu’il se manifeste dans les valeurs d’échange, est du travail humain général5 Ibid., p, 20. (Edit. Schleicher, p. 7.).

    Les différences de grandeur des marchandises se ramènent à des différences de grandeur du travail réalisé en elles, et cette grandeur du travail s’exprime en temps. Le temps est l’expression quantitative du travail.

   En tant que valeurs d’échange, toutes les marchandises ne sont que des mesures déterminées de temps de travail coagulé6MARX, Contribution…, Edit. Giard et Brière, p. 19, (Edit. Schleicher, p. 6.).

   L’économie politique classique fait bien la distinction entre le travail au point de vue de la qualité (valeur d’usage) et au point de vue de la quantité (valeur d’échange). Mais elle ne comprend pas qu’une différence quantitative de travaux suppose leur unité ou leur identité qualitative, c’est-à-dire leur réduction au travail humain abstrait.

   L’économie politique a bien, il est vrai, analysé la valeur et la grandeur de valeur, quoique d’une manière très imparfaite. Mais elle ne s’est jamais demandé pourquoi le travail se représente dans la valeur, et la mesure du travail par sa durée dans la grandeur de valeur des produits7MARX, le Capital, livre I, p. 32. Edit. Lachâtre, trad. Roy, revue par l’auteur. Librairie du Progrès, Paris, 1872. (Edit. Costes p. 67-68.).

    Voilà pourquoi, bien qu’ils aient abordé l’analyse de la valeur, les économistes classiques n’en savent rien déduire.

   Priestley et Scheele, écrit Engels dans la préface que nous avons citée, avaient tous deux produit l’oxygène, mais sans savoir ce qu’ils avaient sous la main. Ils ne pouvaient se dégager des catégories phlogistiques qu’ils trouvaient établies. L’élément qui allait renverser toute la théorie phlogistique et révolutionner la chimie restait, entre leurs mains, frappé de stérilité8MARX, le Capital, t. V, p. 32. (Préface d’Engels.) (Edit. Costes.).

    Marx fait voir que le double caractère du travail inclus dans les marchandises est l’expression des particularités spécifiques de la production marchande, que c’est là ce qui la distingue des autres formes de production et c’est pourquoi, explique-t-il, il est devenu « le centre de gravité de toute l’économie politique ».

   Le double aspect du travail renfermé dans les marchandises se reflète dans le double caractère de chaque marchandise : valeur d’usage et valeur d’échange. En exprimant la double nature du travail dans la société bourgeoise, la marchandise renferme en elle l’embryon de toutes les contradictions de cette société, et son histoire est celle du développement de ces contradictions. L’argent, forme idéale sous laquelle les marchandises apparaissent les unes aux autres comme valeurs d’échange, équivalent général de la multiplication des échanges de marchandises, devient le point de départ du capital. En s’accumulant chez des groupes isolés ou dans certaines couches de la population, l’argent, à un certain degré du développement de la production marchande, — lorsque les producteurs sont expropriés, c’est-à-dire lorsqu’ils sont privés de leurs moyens de production, — se transforme en capital.

   La voie de la marchandise au capital est celle de la transformation des contradictions de la société bourgeoise de leur état embryonnaire, — comme cela a lieu dans la simple économie marchande, — en leur plein épanouissement, — comme cela a lieu dans la société capitaliste. Chez les économistes classiques, il n’existe point de voie menant de la marchandise au capital : l’un et l’autre sont, pour ainsi dire, juxtaposés. Marchandise et capital sont représentés par eux comme quelque chose de primitif et de naturel. Chez Marx, la théorie de la valeur, de même que la théorie de la marchandise, apparaît dès le début comme la théorie des rapports bourgeois, dévoilant ces rapports dans leur forme embryonnaire et révélant la structure secrète de l’économie bourgeoise, « laquelle est tout autre dans ses profondeurs qu’elle n’apparaît à sa surface ». Suivre le développement de ces rapports, c’est suivre le développement de la théorie de la valeur qui devient théorie de la plus-value, de l’accumulation du capital, etc. Chez les devanciers de Marx, la théorie de la valeur est appelée essentiellement à expliquer l’échange des marchandises, à découvrir notamment la loi de l’échange, à expliquer la répartition des richesses entre les classes, — ce que tenta surtout Ricardo. Certes, la théorie de la valeur doit expliquer aussi l’échange et la répartition : mais dans la mesure où elle ne fait que les expliquer, elle ne pouvait devenir et elle n’est pas devenue jusqu’à Marx une théorie du système capitaliste de production, révélant la loi du développement de la production capitaliste. C’est ce que Marx a montré quand il écrit dans le Capital :

   L’économie politique classique n’a jamais réussi à déduire de son analyse de la marchandise, et spécialement de la valeur de cette marchandise, la forme sous laquelle elle devient valeur d’échange, et c’est là un de ses vices principaux. Ce sont précisément ses meilleurs représentants, tels qu’Adam Smith et Ricardo, qui traitent la forme valeur comme quelque chose d’indifférent ou n’ayant aucun rapport intime avec la nature de la marchandise elle-même. Ce n’est pas seulement parce que la valeur comme quantité absorbe leur attention. La raison en est plus profonde. La forme valeur du produit du travail est la forme la plus abstraite et la plus générale du mode de production actuel, qui acquiert par cela même un caractère historique, celui d’un mode particulier de production sociale. Si on commet l’erreur de la prendre pour la forme naturelle, éternelle, de toute production dans toute société, on perd nécessairement de vue le côté spécifique de la forme valeur, puis de la forme marchandise, et, à un degré plus développé, de la forme argent, forme capital, etc. C’est ce qui explique pourquoi on trouve chez des économistes complètement d’accord entre eux sur la mesure de la quantité de valeur par la durée du travail, les idées les plus diverses et les plus contradictoires sur l’argent, c’est-à-dire sur la forme fixe de l’équivalent général9MARX, le Capital, livre I, p. 28, note. Edit. Lachâtre, Paris 1872, (Cette note ne figure pas dans l’édit. Costes.).

   Marx a trouvé ce que n’avaient pu trouver les économistes classiques, il a révélé l’existence sociale identique et uniforme des marchandises, « distincte de leur existence matérielle et multiforme comme objets d’utilité10MARX, le Capital, livre I, p. 29, édit. Lachâtre, Paris 1872. (Edit Costes, p. 57-58.) », et il a expliqué pourquoi les classiques, qui prenaient le mode capitaliste de production pour un mode de production naturel et éternel, n’avaient pu y réussir.

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Notes   [ + ]

1. Marx, le Capital (traduction Molitor), tome V, p. 33-34, édition Costes.
2. Adam Smith, Wealth of Nations, t. I. p. 83
3. MARX, Contribution à la critique de l’économie politique. Edition Giard et Brière, p. 30. (Edit. Schleicher, p. 17).
4. Idem, p. 19. (Edit. Schleicher, p. 7.
5. Ibid., p, 20. (Edit. Schleicher, p. 7.
6. MARX, Contribution…, Edit. Giard et Brière, p. 19, (Edit. Schleicher, p. 6.
7. MARX, le Capital, livre I, p. 32. Edit. Lachâtre, trad. Roy, revue par l’auteur. Librairie du Progrès, Paris, 1872. (Edit. Costes p. 67-68.
8. MARX, le Capital, t. V, p. 32. (Préface d’Engels.) (Edit. Costes.
9. MARX, le Capital, livre I, p. 28, note. Edit. Lachâtre, Paris 1872, (Cette note ne figure pas dans l’édit. Costes.
10. MARX, le Capital, livre I, p. 29, édit. Lachâtre, Paris 1872. (Edit Costes, p. 57-58.