4. La théorie de la répartition chez Ricardo

Les Cahiers de Contre-Enseignement Prolétarien

#15 – Marx et l’économie classique

IV. La théorie de la répartition chez Ricardo

   La pierre angulaire de tout le système de Ricardo réside dans sa théorie de la répartition qui renferme une théorie du salaire, une théorie du profit et une théorie de la rente. Ici, Ricardo donne l’expression la plus achevée de l’école classique, et cela à un double point de vue. D’abord, Ricardo pousse l’économie classique à une limite au-delà de laquelle il lui devient impossible de se développer en conservant sa base. Ensuite, Ricardo poursuit les contradictions de l’économie classique jusqu’à leur complète évidence. En expurgeant l’économie politique de ses erreurs fortuites, de ses faiblesses antérieures dues à un manque de maturité, en lui insufflant un principe et une méthode uniques, Ricardo révèle la véritable nature de ses contradictions insolubles dans le cadre bourgeois.

   Ce qui intéresse Ricardo, quand il étudie le salaire, le profit, la rente, ce ne sont pas les formes spéciales de ces catégories, mais leurs rapports réciproques.

   Ricardo détermine le salaire par la valeur des moyens d’existence du travailleur et de sa famille, c’est-à-dire, en réalité, par le coût de reproduction de la force de travail.

   Le prix naturel du travail est celui qui fournit aux ouvriers les moyens de subsister et de perpétuer leur espèce sans accroissement ni diminution1RICARDO, Principes de l’économie politique et de l’impôt, tome I, p. 76 (édit. Costes)..

   Ricardo définit le profit comme l’excédent de la valeur de la marchandise sur le salaire, la rente comme l’excédent sur le salaire et sur le profit, excédent obtenu en plaçant le capital dans des lots de terre d’une qualité supérieure ou moyenne, la rente n’apparaissant que quand « le progrès de la population force à défricher des terrains d’une qualité inférieure ou moins bien situés ».

   De là découlent les déductions fondamentales de Ricardo :

   1. Salaire et profit s’opposent : la modification de l’un amène une modification inverse de l’autre ;

   2. La rente n’influe pas à tout moment sur le salaire et le profit ;

   3. Avec le développement de la société et l’accroissement de la population la rente augmente, le salaire réel ne change pas, le profit diminue.

   Cette troisième thèse de Ricardo ne se déduit pas directement de sa théorie de la valeur, ni de ses conceptions sur le salaire, sur le profit et sur la rente, mais d’une série de circonstances fortuites. C’est que Ricardo accepte la loi de Malthus sur la population et la rente différentielle proclamée également par Malthus : les terres étant de fertilité inégale, les capitaux qui y sont investis donnent des profits inégaux, et cette différence entre le taux normal des profits sur les terres médiocres et le taux supérieur sur les terres plus fertiles constitue une rente au profit du propriétaire des terres les plus fertiles. Ricardo, qui rend à Malthus l’hommage d’avoir découvert « la véritable doctrine de la rente », suppose, ce qui est son apport propre et ce qui fera l’originalité de sa théorie, que les lots de terre sont appropriés dans l’ordre de leur fertilité, les meilleures d’abord, les moins bons ensuite, puis les médiocres. Le prix des marchandises, d’après Ricardo, est déterminé par le travail dépensé dans les conditions les moins favorables, ce qui signifie, en agriculture, que la valeur est déterminée par le travail dépensé sur les lots de terre les plus médiocres. L’accroissement de la population, qui oblige à exploiter les terres les plus ingrates, amène une augmentation de la rente et une augmentation du salaire nominal, le salaire réel demeurant sans changement puisque Ricardo considère les moyens de l’existence de l’ouvrier comme une grandeur donnée une fois pour toutes. L’augmentation du salaire nominal a pour conséquence une baisse du profit.

   Si l’on rejette la loi de Malthus sur l’accroissement de la population et la loi ricardienne de l’appropriation du sol selon sa fertilité décroissante, légendes bourgeoises qui poursuivent un but défini, il n’en demeure pas moins que la doctrine de Ricardo contient des éléments précieux. D’abord, elle est érigée sur cette notion que la valeur des marchandises est déterminée par la quantité de travail réalisé en elles. Ensuite elle met clairement à nu l’opposition entre le Travail et le Capital. Enfin, elle considère la rente différentielle comme un revenu non seulement inutile pour le développement du capitalisme, mais enfanté par une aggravation des conditions de son développement.

   La théorie de la répartition de Ricardo, même dans ce qu’elle a de précieux, ne pouvait être accueillie dans l’inventaire scientifique, c’est-à-dire marxiste, de l’économie politique. La théorie de la répartition de Ricardo est bâtie sur sa théorie de la valeur du travail qui, comme nous l’avons vu, est insuffisante. Ne comprenant pas le double caractère de la marchandise, ni le caractère spécifique du mode de production capitaliste, Ricardo ne pouvait comprendre l’originalité du mode de répartition correspondant à ce mode de production.

   Ricardo, en opposant travail et capital, les oppose sur la base de la répartition et se trouve ainsi à l’origine de toute une série de théories vulgaires qui séparent la répartition de la production.

   Lénine a montré combien cette séparation était fausse et pernicieuse :

   Il est absurde de séparer la répartition et la consommation en de prétendues rubriques scientifiques indépendantes, correspondant à de prétendus processus et phénomènes indépendants de la vie économique. L’économie politique ne s’occupe nullement de la « production », mais des rapports sociaux des hommes avec la production, de l’ordre social de la production. Ces rapports sociaux, une fois éclaircis et analysés à fond, par cela même est fixée la place dans la production de chaque classe et, par conséquent, la part qui lui revient dans le revenu national. La solution du problème devant lequel s’est arrêté l’économie politique classique et que toute sorte de socialistes n’ont pas fait avancer d’un pas dans les questions de « répartition » et de « consommation », est donnée par la théorie qui prolonge immédiatement les classiques et poursuit jusqu’au bout l’analyse de la production du capital, individuel et social.
La question du « revenu national « et de la « consommation nationale », absolument insoluble quand elle est posée indépendamment et n’enfantant alors que des raisonnements, des définitions et des classifications scolastiques, se trouve complètement résolue quand on analyse les processus de production de tout le capital social. Bien plus : cette question cesse d’exister séparément quand on éclaircit le rapport de la consommation nationale avec la production nationale et la réalisation de chaque partie distincte de cette production. Il ne reste plus alors qu’à donner des noms à ces parties distinctes2LÉNINE, Œuvres complètes, tome II, pages 283-284. (Edit. russe.).

    Il n’existe donc pas de problèmes spéciaux de répartition, la production et la répartition ne faisant que refléter les rapports sociaux des hommes, l’ordre social de production et de répartition. C’est justement cet ordre social de production qui n’intéressait pas Ricardo, lequel le considérait comme naturel et éternel. Il ne faut pas en conclure que Ricardo a été un économiste vulgaire n’étudiant que les relations des objets entre eux. Ricardo a étudié les rapports des hommes, et même les rapports des classes : sans doute il ne s’en est pas toujours rendu compte, et comme il ne se soucie guère de l’ordre social de production, il relègue et analyse ces rapports dans le domaine de la réparation, et dans ce domaine seulement. L’instinct scientifique de Ricardo lui a soufflé néanmoins qu’on ne saurait détacher la répartition de la production, et il a édifié sa doctrine de la répartition en s’appuyant sur la loi de la valeur, sur la détermination de la valeur par le temps de travail.

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Notes   [ + ]

1. RICARDO, Principes de l’économie politique et de l’impôt, tome I, p. 76 (édit. Costes).
2. LÉNINE, Œuvres complètes, tome II, pages 283-284. (Edit. russe.