Introduction

Les Cahiers de Contre-Enseignement Prolétarien

#17 – Les Conquêtes Coloniales : Algérie et Maroc

Introduction

1. La colonisation est un fait ancien

   Le XVIème siècle a commencé, avec les grandes découvertes, une période de colonisation. Certaines denrées arrivaient difficilement dans l’Europe occidentale, comme les épices, que les Turcs arrêtaient, ou que les Arabes faisaient payer fort cher.

   Par ailleurs, l’or et l’argent commençaient à jouer, dans la vie économique, un rôle de premier plan.

   Cette colonisation fut une colonisation mercantile, mais déjà elle triompha par l’expropriation brutale des indigènes et la disparition d’une partie d’entre eux.

   Aujourd’hui, c’est au nom d’une civilisation supérieure que les indigènes sont brutalisés ; ce fut au XVIème siècle, au nom du christianisme.

   La France du XIXème siècle s’efforce de détruire une vieille civilisation comme celle de l’Annam ; les Espagnols du XVIème siècle ont détruit systématiquement des civilisations aussi originales et d’une technique aussi avancée que celles des Incas au Pérou et des Aztèques, au Mexique.

2. Nous étudions la colonisation capitaliste

   Notre cahier n’étudiera que l’histoire de cette colonisation récente.

   En 1871, l’Empire colonial français s’étendait sur moins d’un million de kilomètres carrés ; il comprenait moins de cinq millions d’habitants. Il ne faisait que 600 millions de francs d’échanges commerciaux.

   Aujourd’hui, la France possède un territoire de 12 millions de kilomètres carrés. Elle exploite une population de près de 64 millions d’habitants. Le commerce colonial se monte à 30 milliards de francs.

3. Les causes de la colonisation capitaliste

   Les défenseurs de la colonisation s’efforcent d’expliquer de telles conquêtes par la nécessité d’une sorte d’apostolat civilisateur confié à la France.

   C’est ainsi que dans son livre la Plus grande France, Archimbaud écrivait :

   « L’absence de tout esprit de lucre qui préside à l’occupation de nos colonies a pu en retarder le développement économique. Du moins, nous permet-elle de parier sans rougir de leurs origines. Nos guerres coloniales n’ont pas été inspirées par l’appétit du gain, par la volonté d’imposer aux indigènes nos cotonnades et notre eau-de-vie et de les dépouiller du fruit de leur travail. Nos expéditions ont toujours eu pour cause, soit le massacre qu’on ne pouvait laisser impuni de ressortissants français, soit la détresse de souverains qui imploraient notre secours, soit le besoin naturel de rayonnement qui caractérise les grands peuples. »

   De fait, un autre colonial, plus brutal, avoue :

   « Soyons francs, soyons loyaux, dépouillons toute hypocrisie. La colonisation est affaire d’utilité ; ce n’est point affaire de prosélytisme. » Augagneur

   C’est à partir de 1880 que la France a entrepris la plus grande partie de ses conquêtes. Or, cette date coïncide avec l’entrée de ce pays dans la phase de l’impérialisme.

   Le colonialisme, même parmi les dirigeants de la bourgeoisie, n’a pas été accueilli par tous avec le même enthousiasme. Certains radicaux, traduisant les intérêts, soit de la petite bourgeoisie, soit du capital de l’époque de la libre concurrence, ont combattu les premières tentatives de conquêtes coloniales. En Angleterre, Disraëli, le fondateur de l’Empire colonial anglais, avait eu contre lui Gladstone, libéral ; en France, le ministère Jules Ferry sera, en 1885, renversé par le radical Clemenceau.

   En effet, le colonialisme était une nécessité pour un pays impérialiste.

   Que fallait-il ?

   1. Des matières premières comme le caoutchouc, le coton, que, pour des raisons géographiques, la France ne pouvait pas trouver chez elle.

   2. Des débouchés. Par la nécessité dans laquelle il se trouve d’exploiter ses ouvriers, le capitalisme ne peut pas trouver dans les limites des frontières nationales un marché suffisant.
Il lui faut diriger sur d’autres régions, les objets manufacturés. Le représentant de commerce est sûr d’être bien accueilli s’il est protégé par le pavillon français et les forces militaires.

   3. Des placements de capitaux. En France, à partir de 1890 les placements avantageux diminuent, car les masses sont misérables, et l’agriculture arriérée. La colonisation constitue pour les banques un excellent moyen de placer leurs capitaux et de les faire fructifier au détriment des indigènes.

   Donc, l’histoire coloniale de la France n’est qu’un aspect de l’histoire de son régime capitaliste, à une phase particulière celle de l’impérialisme.

   D’ailleurs, que disait Jules Ferry, le 28 juillet 1885 :

   Oui, ce qui manque à notre grande industrie, que les traités de 1860 ont irrévocablement dirigé dans la voie de l’exportation, ce qui lui manque de plus en plus, ce sont les débouchés. Pourquoi ? Parce que, à côté d’elle, l’Allemagne se couvre de barrières, parce qu’au-delà de l’Océan, les États-Unis sont devenus protectionnistes à outrance…, parce que ces grands États commencent à verser sur notre proche marché des produits qu’on n’y voyait pas autrefois.

   … [On peut] entrevoir déjà l’époque où ce grand marché de l’Amérique du Sud, qui nous appartenait de temps en quelque sorte immémorial, nous sera disputé et peut-être enlevé par les produits de l’Amérique du Nord.

   Il ajoutait dans ce même discours :

   Les colonies sont pour les pays riches un placement de capitaux des plus avantageux… Je dis que la France, qui regorge de capitaux… et qui en exporte des quantités considérables à l’étranger, a intérêt à considérer ce côté de la question coloniale.

4. Dénonçons la légende de l’histoire coloniale

   Dans ce cahier, notre intention est d’étudier comment et pourquoi certaines conquêtes coloniales ont été faites, il nous appartient, en effet, de détruire certaines légendes. Quand Jules Ferry a voulu conquérir la Tunisie et le Tonkin, il avait contre lui une partie de l’opinion publique.

   Comment agissait-il ? Il n’exigeait d’abord que de faibles crédits pour n’alarmer personne. C’est ainsi qu’en 22 mois — de mai 1883 à mars 1885, les demandes de crédits s’élèvent à  savoir :

   5.300.000 francs, 9 millions, 20 millions, 38.363.000 francs, 10.810.000 francs, 3.460.000 francs, 1.875.000 francs, 43.422.000 francs, 200 millions. Au total, près de 340 millions1X. Zévaès : Histoire de la IIIème République, p. 232..

   Ces crédits ne permettaient que l’engagement des troupes « en petits paquets ». Ces petits paquets commençaient les opérations militaires. Le plus souvent, ils se heurtaient à des difficultés que leur faiblesse ne leur permettait pas de surmonter. Dès lors, l’honneur du drapeau était engagé et l’on pouvait demander au Parlement de nouveaux crédits pour sauver le prestige de la France.

   Quant aux prétextes d’intervention ils ressemblent à ceux qui sont invoqués aujourd’hui par le Japon : les indigènes de l’Afrique du Nord sont des pillards dont il faut réprimer les exploits ; les missionnaires sont massacrés ; la France, même franc-maçonne, reste la fille aînée de l’Église catholique ; elle se doit d’intervenir pour la soutenir.

   Autant de légendes que des maîtres révolutionnaires ont pour devoir de dénoncer.

5. Les conséquences de la colonisation

   1. L’impérialisme exploite les peuples indigènes : portage, esclavage de fait, expropriation, Code de l’Indigénat, brutalités, traite des jaunes, etc…

   On dit qu’il y a des bienfaits de la colonisation. Une lutte aurait été entreprise contre les maladies, contre les superstitions, contre la brutalité des rois nègres, pour le développement intellectuel des populations. C’est possible, car, en Afrique noire comme en France, le Capital veut de bons ouvriers. Or, un noir, abruti par la maladie du sommeil, incapable de lire les instructions de ses chefs, n’est pas une force utile au service des entrepreneurs. Ce qu’on appelle les bienfaits de la colonisation, ce n’est pas autre chose qu’une utilisation plus rationnelle de la main-d’œuvre. Un dernier fait le montre bien : on aurait supprimé les massacres de noirs entre eux, mais combien de Sénégalais sont tombés dans les tranchées du Nord pendant la guerre 1914-18, combien sont tombés en construisant les routes et les ponts ?

   2. Le colonialisme est une cause de guerre. Aujourd’hui, le globe est partagé entre les puissances capitalistes. Celles-ci ne peuvent désormais s’accroître qu’au détriment les unes des autres, ou grâce à de nouveaux partages. Avant 1914, la question marocaine a été, entre la France et l’Allemagne, un des ferments de guerre. Tous les pays n’arrivent pas au même moment à un même degré de développement économique. Certaines puissances, pour des causes historiques ou géographiques, ont accru plus tard leurs forces industrielles. Ces pays arrivent au stade de l’impérialisme quand le monde est occupé. Ils ne peuvent se faire leur place au soleil que par la force. C’est le cas du Japon, de l’ltalie, de l’Allemagne. Les autres ne peuvent maintenir et élargir leurs conquêtes que par la violence.

   3. Le colonialisme a permis l’entretien d’une aristocratie ouvrière, grâce au surprofit que procure l’exploitation des indigènes.

   Cécil Rhodes écrivait en 1895 :

   « Mon idée la plus chère, c’est une solution de la question sociale. L’Empire, ai-je toujours dit, est une question de ventre. Si vous voulez éviter la guerre civile, il faut devenir impérialistes2Cité d’après Lénine : l’impérialisme, stade suprême du capitalisme, p. 88. Éditions sociales internationales, 1935. »

   Nous montrerons comment l’impérialisme se maintient dans les colonies, en liant à son sort une mince couche de population indigène ; comment il soudoie et corrompt dans la métropole l’aristocratie ouvrière.

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Notes

1 X. Zévaès : Histoire de la IIIème République, p. 232.
2 Cité d’après Lénine : l’impérialisme, stade suprême du capitalisme, p. 88. Éditions sociales internationales, 1935