L’expansion de la langue française au XIIIe siècle

Les Cahiers de Contre-Enseignement Prolétarien

#16 – Le chauvinisme linguistique

L’expansion de la langue française au XIIIe siècle

   L’expansion du français dans l’Europe méditerranéenne au XIIIème siècle n’est pas contestable. Il est parlé en Syrie, en Grèce, à Constantinople, en Sicile, à Chypre, en Macédoine. Au XIIème siècle le français est utilisé par les Chroniques de Morée, au XIIIème, par les Assises de Jérusalem où se fixa le droit féodal des croisés victorieux. On le parle à la cour d’Angleterre, de Portugal, de Naples. Cette expansion pour être réelle n’en a pas moins des causes très différentes de celles que proposent les pionniers du « génie français » ; ce n’est pas, comme dit Royer (Leçons de français, E.P.S., A. Colin, p. 360) que « depuis le XIIIème siècle on admire à l’étranger sa clarté et sa richesse ». C’est que tout simplement la langue suit les hommes, et que là où on parle alors le français, les Français sont : Normands en Angleterre (1066), en Sicile (XIème siècle) d’abord ; puis, la 1ère croisade installe les Français et le français à Jérusalem, Antioche, Tripoli ; la 3ème à Chypre ; la 4ème à Constantinople, en Macédoine, en Morée ; la 5ème en Égypte, la 6ème en Tunisie. L’expansion du français à cette époque et sur ces régions n’a donc en soi rien de plus miraculeux que celle des cotonnades et de la langue anglaises dans le Pacifique au XIXème siècle. Ce qui n’empêche pas nos littérateurs touristiques genre Henri Bordeaux-Claude Farrère de s’extasier sur le fait qu’il existe encore une monnaie égyptienne qu’on appelle le demi-franc (noufs’ ou franc) et que la groseille en grec s’appelle frangoslaphylon, le raisin français, «  Rayonnement de la pensée française. » « Une tradition qui remonte aux croisades [parler français dans le Levant] et qu’il est du plus haut intérêt de maintenir pour le profit de nos industriels, de nos commerçants, et de la grandeur extérieure de notre patrie. » (A. Malet : le Moyen âge, Hachette.) Cité par Hénon. Lectures historiques, t. I, p. 164.)

   Que les Français aient rapporté de ces mêmes croisades la matière d’une littérature où Alexandre, Salomon ou la guerre de Troie ; la mosaïque, les grecques et les arabesques, le luth et la timbale, les Éléments d’Euclide, les chiffres arabes, l’astronomie, la chimie, la médecine, la canne à sucre, le riz, l’indigo, le sésame, le sarrasin, le safran, le coton, le mûrier, le figuier, le citronnier, le grenadier, la pastèque, l’échalote, la boussole ; et les mots qui correspondent à ces choses1Rambaud : Histoire de la civilisation, l. I, p. 185 et suivantes. ; rien de tout cela ne prouve le « rayonnement de la pensée arabe » : c’est naturel, et c’est aux Français qu’on accorde le mérite d’avoir su emprunter : une preuve de plus de leur haute culture ! Malgré tout on pourra se demander pourquoi, parmi tous les croisés, le français fut la langue qui s’imposa. La réponse est simple et n’a rien à voir avec une prétendue clarté ou richesse: c’est que les Français fournissaient aux croisades « le plus fort contingent2Idem ». Voilà pourquoi également le mot de « Frangui » signifie encore aujourd’hui Européen dans le Levant (à Port-Saïd : Kiom el Frangui, quartier européen). Ce n’est pas que les Français aient résumé en eux l’Europe !

   Voilà à quoi se réduit, au XIIIème siècle la soi-disant « clarté et richesse », source de la suprématie du français. Cela ne veut pas dire que cette expansion ne soit pas due à certains « avantages ; en tout cas cela n’a pas été prouvé. Qu’on ait parlé français, par ailleurs, à la cour d’Angleterre, s’explique assez par le fait que la famille régnante, du XIIème au XVème siècle celle des Plantagenet, est française, et règne autant en France qu’en Angleterre ; et par la présence des barons normands. Du fait que la dynastie des Georges de Hanovre au XVIIème siècle, ait continué à parler l’allemand à la cour de Londres, personne ne conclut à la supériorité de l’allemand sur l’anglais du XVIIème siècle. Pour revenir au XIIIème siècle, il serait même difficile d’établir que le français de cette époque présentait sur les dialectes anglo-saxons l’avantage d’une unification plus poussée ; car si la langue d’oc disparaît en tant que langue écrite au XIIIème siècle, avec la croisade des Albigeois, la langue d’oil est loin d’être une à la même époque : Villehardouin écrit en champenois, Robert de Clari en picard, l’histoire de la 4ème croisade. Cette unification, dont on ne peut, pas tenir compte pour expliquer l’expansion du français puisqu’elle n’existe pas encore, se fera plus tard, pour des raisons qui n’ont rien que d’historique, au profit du dialecte d’Ile-de-France, qui triomphera avec l’extension du pouvoir royal parti d’Ile-de-France3Brunot : Histoire de la langue française, t. III..

   Rien ne justifie non plus l’opinion (pie la langue italienne par exemple, du XIII-XIVème siècle, telle qu’elle naît, soit linguistiquement inférieure au français : il suffit de proposer le parallèle entre Dante (1265-1321) et Joinville (1224-1317) ou même Froissart (1338-1404). Si le toscan fixé par Dante n’a pas joué dès cette époque, le rôle du dialecte d’Ile-de-France, dans l’unification de la langue italienne, c’est que cette unification ne pouvait que suivre, comme en France, une unification politique qui ne se produisit point.

   Au total, aucune preuve historique n’autorise à interpréter l’universalité (sic) du français au XIIIème siècle, comme dit Rambaud4Histoire de la civilisation française, t. I, p. 346 comme étant la marque d’une supériorité linguistique inhérente à la langue, dont le bénéfice doive être reporté sur le « génie français » ; ni même comme la marque d’une supériorité de la civilisation en France au XIIIème siècle. Cette extension est le résultat de circonstances historiques parfaitement définies, toutes irréductibles d’ailleurs à la notion d’une suprématie culturelle de la France à cette époque.

  

Notes

Notes
1 Rambaud : Histoire de la civilisation, l. I, p. 185 et suivantes.
2 Idem
3 Brunot : Histoire de la langue française, t. III.
4 Histoire de la civilisation française, t. I, p. 346