2. Du transcensus, ou V. Bazarov accommode Engels

Matérialisme et empiriocriticisme

Lénine

II. La théorie de la connaissance de l’empiriocriticisme et du matérialisme dialectique (Suite)

2. Du “transcensus”, ou V. Bazarov “accommode” Engels

   Mais si les disciples russes de Mach se réclamant du marxisme, ont diplomatiquement passé sous silence une des déclarations les plus précises et les plus catégoriques d’Engels, ils ont par contre « accommodé » une autre affirmation du même auteur tout à fait dans la manière de Tchernov. Quelque ennuyeuse et difficile que soit la tâche de corriger les mutilations et les déformations des textes cités, il est impossible de s’y soustraire pour qui veut parler des disciples russes de Mach.

   Voici comment Bazarov accommode Engels.

   Dans un article sur « Le matérialisme historique »1Socialisme utopique et socialisme scientifique, préface à la traduction anglaise. Traduit en allemand par Engels lui-même dans la Neue Zeit, XI, 1 (1892‑1893, n° 1), p. 15 et suivantes. La traduction russe, la seule si je ne me trompe, fait partie du recueil : le Matérialisme historique, p. 162 et suivantes. Le passage que nous reproduisons ici est cité, par Bazarov dans les Essais « sur » la philosophie marxiste, p. 64. Engels dit ce qui suit des agnostiques anglais (philosophes marchant sur les traces de Hume ) :

   « … Notre agnostique admet aussi que nos connaissances sont basées sur les données (Mitteilungen) fournies par les sens »…

   Notons, pour éclairer nos disciples de Mach, que l’agnose (disciple de Hume) adopte aussi pour point de départ les sensations et ne reconnaît aucune autre source de la connaissance. L’agnostique est un « positiviste » authentique. Que les partisans du « positivisme moderne » en prennent note !

   « … Mais il (l’agnostique) s’empresse d’ajouter : « Comment savoir que nos sens nous fournissent de correctes représentations (Abbilder) des objets perçus par leur intermédiaire ? » Et il continue, en nous informant que, quand il parle des objets et de leurs qualités, il n’entend pas en réalité ces objets et ces qualités, dont on ne peut rien savoir de certain, mais simplement les impressions par eux produites sur ses sens. »

   Quelles sont les deux tendances philosophiques qu’Engels oppose ici l’une à l’autre ? D’abord, celle qui considère que les sens nous fournissent une reproduction fidèle des choses, que nous connaissons ces choses mêmes, que le monde extérieur agit sur nos organes des sens. Tel est le matérialisme que l’agnostique répudie. Quel est donc le fond de sa tendance ? C’est qu’il ne va pas au‑delà des sensations ; qu’il s’arrête en deçà des phénomènes, se refusant à voir quoi que ce soit de « certain » au‑delà des sensations. Nous ne pouvons rien savoir de certain de ces choses mêmes (c’est‑à‑dire choses en soi, des « objets en eux-mêmes », comme s’exprimaient les matérialistes contre lesquels s’élevait Berkeley), telle est la déclaration très précise de l’agnostique. Ainsi, le matérialiste affirme, dans la discussion dont parle Engels, l’existence des choses en soi et la possibilité de les connaître. L’agnostique n’admettant même pas l’idée des choses en soi, affirme que nous ne pouvons en connaître rien de certain.

   Quelle est donc la différence entre le point de vue de l’agnostique, tel que l’expose Engels, et celui de Mach ? Viendrait‑elle du « nouveau » vocable « élément » ? Mais c’est pur enfantillage d’admettre que la terminologie puisse modifier la tendance philosophique et que les sensations cessent d’être des sensations dès qu’on les a qualifiées d’« éléments » ! Serait‑elle dans cette idée « nouvelle » que les mêmes éléments constituent le physique dans une connexion et le psychique dans une autre ? Mais n’avez‑vous pas remarqué que, chez Engels, l’agnostique substitue lui aussi les « impressions » à « ces choses mêmes » ? C’est donc que cet agnostique distingue lui aussi, quant au fond, les « impressions » physiques et psychiques ! Cette fois encore la différence réside exclusivement dans la terminologie. Quand Mach dit : les corps sont des complexes de sensations, il suit Berkeley. Quand il « se corrige » en disant : les « éléments » (les sensations) peuvent être physiques dans une connexion et psychiques dans une autre, il est agnostique, il suit Hume. Dans sa philosophie Mach ne sort pas de ces deux tendances, et il faut être d’une naïveté excessive pour ajouter foi aux propos de ce confusionniste affirmant qu’il a « dépassé » en réalité le matérialisme et l’idéalisme.

   C’est à dessein qu’Engels ne cite pas de noms dans son exposé, car il veut critiquer non pas tel ou tel représentant de la doctrine de Hume (les philosophes de profession sont fort enclins à considérer comme des systèmes originaux les modifications minuscules que l’un d’eux apporte à la terminologie ou à l’argumentation), mais toute la tendance de Hume. Engels critique le fond et non les détails ; il examine les points fondamentaux sur lesquels tous les disciples de Hume s’écartent du matérialisme, et c’est pourquoi sa critique atteint aussi bien Mill et Huxley que Mach. Disons-nous que la matière est une possibilité permanente de sensation (d’après John Stuart Mill), ou qu’elle représente des complexes plus ou moins stables d’« éléments », de sensations (d’après E. Mach), nous demeurons dans les limites de l’agnosticisme ou de la doctrine de Hume ; ces deux conceptions, ou plutôt ces deux formules, sont comprises dans l’exposé de l’agnosticisme donné par Engels : l’agnostique ne va pas au‑delà des sensations, en déclarant qu’il ne peut rien savoir de certain de leur origine ou de leur nature vraie, etc. Et si Mach attache une grande importance à son désaccord avec Mill sur cette question, c’est parce qu’il est un « écraseur de puces » (Flohknacker) comme ces professeurs ordinaires dont parle Engels. Au lieu de renoncer à votre conception principale et équivoque, vous n’avez fait qu’écraser une puce, messieurs, avec vos pauvres corrections et vos changements de terminologie !

   Comment le matérialiste Engels (au début de son article, Engels oppose franchement et résolument son matérialisme à l’agnosticisme) réfute‑t‑il ses arguments ?

   « … Il nous semble difficile, dit‑il, de combattre avec des arguments cette manière de raisonner. Mais avant l’argumentation était l’action. Im Anfang war die Tat (« Au commencement était l’action »). Et l’action humaine a résolu la difficulté longtemps avant que l’ingéniosité humaine l’eût inventée. The proof of the pudding is in the eating (la preuve du pudding, c’est qu’on le mange). Du moment que nous employons à notre usage ces objets d’après les qualités que nous percevons en eux, nous soumettons à une épreuve infaillible l’exactitude ou l’inexactitude de nos perceptions sensorielles. Si ces perceptions sont fausses, l’usage de l’objet qu’elles nous ont suggéré est faux ; par conséquent, notre tentative doit échouer. Mais si nous réussissons à atteindre notre but, si nous constatons que l’objet correspond à l’idée que nous en avons, c’est la preuve positive que nos perceptions de l’objet et ses qualités concordent jusque‑là avec la réalité en dehors de nous … »

   La théorie matérialiste, la théorie du reflet des objets par la pensée, est exposée ici en toute clarté : les choses existent hors de nous. Nos perceptions et nos représentations en sont les images. Le contrôle de ces images, la distinction entre les images exactes et les images erronées, nous est fourni par la pratique. Mais suivons Engels un peu plus loin (Bazarov termine ici sa citation d’Engels ou de Plekhanov, estimant visiblement superflu de compter avec Engels) :

   « … Quand nous échouons, nous ne sommes pas longs généralement à découvrir la cause de notre insuccès : nous trouvons que la perception qui a servi de base à notre tentative, ou bien était par elle‑même incomplète ou superficielle, ou bien avait été rattachée d’une façon que ne justifiait pas la réalité aux données d’autres perceptions… » (La traduction russe dans le Matérialisme historique n’est pas exacte.) « Aussi souvent que nous aurons pris le soin d’éduquer et d’utiliser correctement nos sens et de renfermer notre action dans les limites prescrites par nos perceptions correctement obtenues et correctement utilisées, aussi souvent nous trouverons que le résultat de notre action démontre la conformité (übereinstimmung) de nos perceptions avec la nature objective (gegenständlich) des objets perçus. Jusqu’ici il n’y a pas un seul exemple que nos perceptions sensorielles, scientifiquement contrôlées, engendrent dans notre esprit des idées sur le monde extérieur, qui soient par leur nature même, en contradiction avec la réalité ou qu’il y ait incompatibilité immanente entre le monde extérieur et les perceptions sensorielles que nous en avons.

   Maintenant arrive l’agnostique néo‑kantien, et il dit… »

   Remettons à une autre fois l’analyse des arguments des néo‑kantiens. Quiconque est tant soit peu au courant de la question ou tout bonnement attentif, comprendra certainement qu’Engels expose ici le matérialisme toujours et partout combattu par les disciples de Mach. Voyez maintenant les procédés à l’aide desquels Bazarov accommode Engels :

   « Engels s’oppose, en effet, sur ce point à l’idéalisme de Kant », écrit Bazarov à propos du fragment de citation que nous venons de produire…

   C’est faux. Bazarov brouille les choses. Dans le passage qu’il cite et que nous avons complété, il n’y a pas une syllabe qui ait trait au kantisme ou à l’idéalisme. Si Bazarov avait vraiment lu en entier l’article d’Engels, il lui eût été impossible de ne pas voir qu’Engels ne parle du néo‑kantisme et de toute la tendance de Kant que dans l’alinéa suivant, à l’endroit où nous avons interrompu notre citation. Et si Bazarov avait lu avec attention le passage qu’il cite lui‑même, s’il y avait réfléchi, il lui eût été impossible de ne pas voir qu’il n’y a absolument rien d’idéaliste ni de kantien dans les arguments de l’agnostique, réfutés par Engels, l’idéalisme ne commençant que lorsque le philosophe affirme que les choses sont nos sensations, et le kantisme ne commençant que lorsque le philosophe dit : la chose en soi existe, mais elle est inconnaissable. Bazarov a confondu le kantisme avec la doctrine de Hume, parce qu’en sa qualité de demi‑disciple de Berkeley et de demi­-disciple de Hume, appartenant à la secte de Mach, il ne comprend pas (nous le préciserons plus loin) la différence entre l’opposition de Hume et l’opposition du matérialisme au kantisme.

   « …Mais, hélas ! continue Bazarov, son argumentation vise aussi bien la philosophie de Plekhanov que celle de Kant. Dans l’école de Plekhanov‑Orthodoxe, comme l’a déjà signalé Bogdanov, il règne un malentendu fatal sur la question de la conscience. Plekhanov s’imagine, comme tous les idéalistes d’ailleurs, que tout ce qui est donné par les sens, c’est-à-dire que tout ce qui est conscient est « subjectif » ; que prendre uniquement pour point de départ ce qui est donné en fait, c’est tomber dans le solipsisme, que l’existence réelle ne peut être découverte qu’au‑delà de tout ce qui immédiatement donné… »

  Voilà qui est tout à fait dans la manière de Tchernov et de l’assurance qu’il nous donne que Liebknecht fut un popu­liste russe authentique ! Si Plekhanov est idéaliste et s’est écarté d’Engels, pourquoi vous, prétendu disciple d’Engels, n’êtes‑vous pas matérialiste ? C’est bien là une lamentable mystification, camarade Bazarov ! Avec l’expression de Mach : « ce qui est immédiatement donné », vous obscurcissez la différence entre l’agnosticisme, l’idéalisme et le matéria­lisme. Sachez donc que « ce qui est immédiatement donné », « donné en fait », etc., n’est que confusion imaginée par les disciples de Mach, les immanents et tous autres réaction­naires en philosophie ; qu’une mascarade où l’agnostique (et parfois aussi chez Mach, l’idéaliste) se travestit en matérialiste. Pour le matérialiste, c’est le monde extérieur dont nos sensations sont les images, qui est « donné en fait ». Pour l’idéaliste, c’est la sensation qui est « donnée en fait », et le monde extérieur est déclaré « complexe de sensations ». Pour l’agnostique la sensation est également « immédiatement donnée », mais il ne va pas au‑delà , ni vers la théorie matérialiste de la réalité du monde extérieur, ni vers la théo­rie idéaliste qui considère ce monde comme notre sensation. C’est pourquoi votre expression : « l’existence réelle (d’après Plekhanov) ne peut être découverte qu’au‑delà de tout ce qui est immédiatement donné » est un non‑sens, conséquence inévitable de votre point de vue de disciple de Mach. Et si vous êtes en droit d’adopter l’attitude qui vous convient, y compris celle d’un disciple de Mach, vous n’avez pas le droit de falsifier Engels, puisque vous en parlez. Or, Engels fait ressortir en toute clarté que l’existence réelle est, pour le matérialiste, au‑delà des limites de la « perception des sens », des impressions et des représentations humaines, alors qu’il n’est pas possible, pour l’agnostique, de sortir des limites de ces perceptions. Ayant cru Mach, Avenarius et Schuppe prétendant que ce qui est donné « immédiatement » (ou en fait) embrasse à la fois le Moi percevant et le milieu perçu dans la fameuse coordination « indissoluble », Bazarov s’évertue à attribuer, à l’insu du lecteur, cette absurdité au matérialiste Engels !

   « … Le passage précité d’Engels semble avoir été écrit spécialement pour dissiper, de la façon la plus populaire, la plus accessible, ce malentendu idéaliste… »

   Ce n’est pas pour rien que Bazarov a été à l’école d’Avenarius ! Il continue la mystification de ce dernier : introduire, en contrebande, en feignant de combattre l’idéalisme (dont il n’est pas question dans ce texte d’Engels), la « coordination » idéaliste. Ce n’est pas mal, camarade Bazarov !

   « … L’agnostique demande : Comment savons‑nous que nos sens subjectifs nous fournissent une représentation exacte des choses ?… »

   Vous confondez, camarade Bazarov ! Engels ne formule pas lui‑même et n’a garde d’attribuer à son adversaire agnostique une énormité dans le genre des sens « subjectifs ». Il n’y a point d’autres sens que les sens humains, c’est‑à‑dire « subjectifs », car nous raisonnons du point de vue de l’homme, et non de celui du loup-garou. De nouveau vous attribuez sournoisement à Engels la doctrine de Mach : pour l’agnostique, laissez‑vous entendre, les sens, ou plutôt les sensations, ne sont que subjectifs (telle n’est pas l’opinion de l’agnostique !), mais nous avons, de concert avec Avenarius, indissolublement « coordonné » l’objet et le sujet. Ce n’est pas mal, camarade Bazarov !

   « … Mais qu’appelez‑vous « exact », objecte Engels. Ce que notre pratique confirme ; dès lors, comme nos perceptions sensibles sont confirmées par l’expérience, elles ne sont pas « subjectives », c’est‑à‑dire qu’elles ne sont pas arbitraires ou illusoires, mais exactes, conformes à la réalité, en tant que telles… »

   Vous confondez, camarade Bazarov ! Vous avez substitué à la question de l’existence des choses en dehors de nos sensations, de nos perceptions, de nos représentations, celle du critérium de l’exactitude de nos représentations de « ces mêmes » choses ; plus précisément : vous masquez la première question par la seconde. Or, Engels dit franchement et nettement que ce qui le sépare de l’agnostique, ce n’est pas seulement le doute de ce dernier sur l’exactitude des reproductions, mais aussi le doute agnostique sur la possibilité de parler des choses mêmes, sur la possibilité de connaître « authentiquement » leur existence. Pourquoi Bazarov use‑t‑il de ce subterfuge ? C’est pour obscurcir, brouiller la question fondamentale pour le matérialisme (et pour Engels en tant que matérialiste), de l’existence des choses en dehors de notre conscience, et dont l’action sur nos organes des sens suscite nos sensations. On ne peut être matérialiste sans répondre par l’affirmative à cette question. Mais on reste matérialiste en professant des opinions variées sur le critérium de l’exactitude des reproductions que nous fournissent nos organes des sens.

   Bazarov accroît encore la confusion quand il attribue à Engels, dans la discussion de ce dernier avec l’agnostique, l’absurde et ignorante formule suivant laquelle nos perceptions sensibles seraient confirmées par l’« expérience ». Engels n’a pas employé ni ne pouvait employer ici ce mot, sachant que l’idéaliste Berkeley, l’agnostique Hume et le matérialiste Diderot, se réfèrent tous les trois à l’expérience.

   « … Dans les limites où nous avons affaire aux choses dans la pratique, les représentations des choses et de leurs propriétés coïncident avec la réalité existant hors de nous. « Coïncider » est autre chose qu’un « hiéroglyphe ». Coïncident, cela signifie que la représentation sensible est (souligné par Bazarov) justement, dans les limites données, la réalité existant hors de nous… »

   La fin couronne l’œuvre ! Engels, accommodé à la manière de Mach, est rôti et servi à la sauce machiste. Mais que nos honorables cuisiniers prennent garde à ne pas s’étrangler en avalant le morceau.

   « La représentation sensible est justement la réalité existant hors de nous » !! Mais c’estjustement l’absurdité fondamentale, la confusion fondamentale et l’hypocrisie de la doctrine de Mach d’où est sorti tout le galimatias ultérieur de cette philosophie, qui vaut à Mach et à Avenarius les embrassades des immanents, ces réactionnaires avérés et prêcheurs de cléricalisme. V. Bazarov a eu beau tergiverser, ruser, diplomatiser pour tourner les points délicats, il n’en a pas moins fini par se trahir et nous livrer sa nature de disciple de Mach ! Dire : « la représentation sensible est justement la réalité existant hors de nous », c’est revenir à Hume ou même à Berkeley enfoui dans les brumes de la « coordination ». Mensonge idéaliste ou stratagème d’agnostique, camarade Bazarov, car la représentation sensible n’est que l’image de la réalité existant hors de nous, et non pas cette réalité. Vous voulez vous accrocher au double sens du mot : coïncider ? Vous voulez faire croire au lecteur mal informé que « coïncider » signifie ici « être identique », et non pas « correspondre » ? C’est fonder toute la falsification d’Engels à la manière de Mach sur la déformation du sens du texte cité, rien de plus.

   Prenez l’original allemand et vous y verrez les mots « stimmen mit », c’est‑à‑dire correspondent ou s’accordent ; cette dernière traduction est littérale, car Stimme signifie voix. Les mots « stimmen mit » ne peuvent signifier coïncider dans le sens : « être identique ». Au reste, il est tout à fait clair ‑ et il ne peut en être autrement , même aux yeux du lecteur qui, sans connaître l’allemand, lit Engels avec un tout petit peu d’attention, ‑ qu’Engels ne cesse de considérer, tout au long de son raisonnement, la « représentation sensible » comme une image (Abbild) de la réalité existant hors de nous et que, par conséquent, le mot « coïncider » ne peut être employé que dans le sens de correspondre, de s’accorder, etc. Attribuer à Engels l’idée que « la représentation sensible est justement la réalité existant hors de nous », c’est un tel chef-d’œuvre de déformation à la Mach, de substitution de l’agnosticisme et de l’idéalisme au matérialisme, qu’on ne peut s’empêcher de reconnaître que Bazarov a battu tous les records !

   On se demande comment des gens qui n’ont pas perdu la raison peuvent affirmer, sains d’esprit et de jugement, que la « représentation sensible (peu importe dans quelles limites) est justement la réalité existant hors de nous ». La Terre est une réalité existant hors de nous. Elle ne peut ni « coïncider » (au sens : être identique) avec notre représentation sensible, ni se trouver avec cette dernière en coordination indissoluble, ni être un « complexe d’éléments » identiques, dans une autre connexion, à la sensation, puisque la terre existait à des époques où il n’y avait ni êtres humains, ni organes des sens, ni matière organisée sous une forme supérieure laissant voir plus ou moins nettement que la matière a la propriété d’éprouver des sensations.

   C’est à masquer toute l’absurdité idéaliste de cette assertion que servent les théories tirées par les cheveux de la « coordination », de l’« introjection », des éléments du monde nouvellement découverts, que nous avons analysées au premier chapitre. La formule imprudente que Bazarov émet par inadvertance a ceci de bon qu’elle révèle nettement une absurdité criante, qu’on aurait peine à exhumer autrement d’un fatras de balivernes professorales, pédantesques et pseudo‑savantes.

   Gloire à vous, camarade Bazarov ! Nous vous élèverons une statue de votre vivant : nous y graverons, d’un côté, votre devise et, de l’autre : Au disciple russe de Mach qui a enterré la doctrine de Mach parmi les marxistes russes !

   Nous parlerons ailleurs des deux points touchés par Bazarov dans le texte cité : du critérium de la pratique chez les agnostiques (les disciples de Mach y compris) et chez les matérialistes, et de la différence entre la théorie du reflet (ou de la projection) et celle des symboles (ou des hiéroglyphes). Pour l’instant, continuons encore à citer Bazarov :

   « … Et qu’y a‑t‑il au‑delà de ses limites ? Engels n’en souffle mot. Il ne manifeste nulle part le désir d’accomplir ce « transcensus », cette sortie hors des limites du monde sensible, qui est, chez Plekhanov, à la base de la théorie de la connaissance… »

   Quelles sont « ces » limites ? Celles de la « coordination » de Mach et d’Avenarius, qui a la prétention de lier indissolublement le Moi et le milieu, le sujet et l’objet ? La question posée par Bazarov est en elle‑même dépourvue de sens..S’il l’avait posée humainement, il se serait rendu nettement compte que le monde extérieur est « au‑delà des limites » des sensations, des perceptions et des représentations de l’homme. Mais le petit mot « transcensus » trahit Bazarov encore et encore. « Expédient » spécifiquement kantien, propre aussi aux disciples de Hume, et qui consiste à marquer une différence de principe entre le phénomène et la chose en soi. Conclure du phénomène ou, si vous voulez, de notre sensation, de notre perception, etc., à la chose existant en dehors de la perception, c’est, dit Kant, un transcensus admissible pour la foi, et non pour la science. Le transcensus n’est pas admissible du tout, réplique Hume. Et les kantiens, comme les disciples de Hume, de qualifier les matérialistes de réalistes transcendantaux, de « métaphysiciens » qui se permettent le passage (en latin, transcensus) d’un domaine dans un autre, différent en principe. Vous pouvez trouver chez les professeurs contemporains de philosophie appartenant à la tendance réactionnaire de Kant et de Hume (prenez, par exemple, les noms cités par Vorochilov‑Tchernov), la répétition, sur tous les modes, de ces accusations d’« esprit métaphysique » et de « transcensus », portées contre le matérialisme. Bazarov emprunte ce petit mot, comme tout le mode de penser, aux professeurs réactionnaires et joue de ce mot au nom du « positivisme moderne » ! Le malheur est que l’idée même du « transcensus », c’est‑à‑dire de la différence de principe entre le phénomène et la chose en soi, est une idée absurde, propre aux agnostiques (disciples de Hume et de Kant compris) et aux idéalistes. L’exemple de l’alizarine donné par Engels nous a déjà permis de le montrer ; nous le montrerons encore en faisant appel à Feuerbach et à J. Dietzgen. Mais finissons‑en d’abord avec l’« accommodement » d’Engels par Bazarov,

   « … Engels dit, dans un passage de son Anti‑Dühring, que l’« existence » hors du monde sensible est une « offene Frage », c’est‑à‑dire une question que nous ne pouvons ni résoudre ni même poser, les éléments nécessaires nous faisant défaut. »

   Bazarov répète cet argument à l’exemple du disciple allemand de Mach Friedrich Adler. Et ce dernier argument semble être pire encore que la « représentation sensible » qui « est justement la réalité existant hors de nous ». Engels écrit à la page 31 (cinquième édition allemande) de l’ Anti‑Dühring :

   « L’unité du monde ne consiste pas en son Etre, bien que son Etre soit une condition de son unité, puisqu’il doit d’abord être avant de pouvoir être un. L’Etre est, somme toute, une question ouverte (offene Frage) à partir du point où s’arrête notre horizon (Gesichtskreis). L’unité réelle du monde consiste en sa matérialité, et celle‑ci se prouve non pas par quelques boniments de prestidigitateur, mais par un long et laborieux développement de la philosophie et de la science de la nature. »

   Admirez donc ce nouveau pâté, œuvre de notre cuisinier : Engels parle de l’existence au‑delà du point où notre horizon s’arrête, c’est‑à‑dire de l’existence d’habitants sur la planète Mars, par exemple, etc. Il est clair que cette existence est effectivement une question ouverte. Et Bazarov, s’abstenant comme à dessein de citer ce passage dans son intégralité, expose la pensée d’Engels de façon à faire croire que, c’est « l’existence hors du monde sensible » !! qui devient une question ouverte. Comble de l’absurdité. C’est attribuer à Engels les vues des professeurs de philosophie que Bazarov est accoutumé à croire sur parole et que J. Dietzgen qualifiait à juste titre de laquais diplômés de la cléricaille ou du fidéisme. Le fidéisme, en effet, affirme positivement l’existence de certaines choses « hors du monde sensible ». Solidaires des sciences de la nature, les matérialistes le nient catégoriquement. Les professeurs, les kantiens, les disciples de Hume (disciples de Mach compris) et autres, qui « ont trouvé la vérité hors du matérialisme et de l’idéalisme » et cherchent la « conciliation », tiennent le juste milieu : c’est, disent‑ils, une question ouverte. Si Engels avait jamais dit rien de pareil, ce serait honte et déshonneur de se dire marxiste.

   Mais en voilà assez ! Une demi‑page de citations de Bazarov, c’est un brouillamini tel que nous nous voyons obligé de nous en tenir là, renonçant à suivre plus avant les flottements de la pensée de Mach et de ses disciples.

  

Notes   [ + ]

1. Socialisme utopique et socialisme scientifique, préface à la traduction anglaise. Traduit en allemand par Engels lui-même dans la Neue Zeit, XI, 1 (1892‑1893, n° 1), p. 15 et suivantes. La traduction russe, la seule si je ne me trompe, fait partie du recueil : le Matérialisme historique, p. 162 et suivantes. Le passage que nous reproduisons ici est cité, par Bazarov dans les Essais « sur » la philosophie marxiste, p. 64.