Congrès extraordinaire des cheminots de Russie des 5 – 30 janvier 1918
Lénine
1. Rapport du Conseil des commissaires du peuple 13 (26) janvier
Camarades, je n’ai pas la possibilité, et je le regrette, de vous présenter un rapport en forme. J’espère que ceux d’entre vous qui s’intéressent particulièrement à la situation ont pu, grâce aux journaux d’une part et aux impressions personnelles qu’ils ont pu recueillir au congrès des Soviets, d’autre part, se faire une idée complète et précise de la situation actuelle du pouvoir des Soviets, de ses rapports avec les autres institutions et des tâches qui se posent à lui. Permettez-moi donc de me borner à quelques brèves remarques complémentaires. Pour définir les tâches et la situation du pouvoir des Soviets, je dois m’arrêter sur les rapports qu’il entretient avec l’organisation du prolétariat des chemins de fer, des cheminots.
Vous savez, camarades, que le pouvoir des Soviets est entré en conflit avec l’Assemblée constituante et que toutes les classes possédantes -propriétaires fonciers, bourgeoisie, partisans de Kalédine et consorts, nous reprochent maintenant à cor et à cri la dissolution de l’Assemblée constituante par le pouvoir des Soviets. Mais plus ces reproches se font bruyants dans les rares journaux bourgeois, et plus haut se fait aussi entendre la voix des ouvriers, des soldats, des travailleurs et des exploités. Les paysans déclarent qu’ils n’ont jamais douté que le pouvoir des Soviets soit au-dessus de tout autre pouvoir et que jamais ni les ouvriers, ni les soldats, ni les paysans ne livreront à personne et à aucune institution, les Soviets qu’ils ont élus et créés, qu’ils contrôlent et vérifient. Le pouvoir des Soviets est entré en conflit avec l’Assemblée constituante, d’abord, vous le savez tous, parce que celle-ci avait été élue sur des listes établies dès avant la Révolution d’Octobre. Elue au suffrage universel, direct, égal et au scrutin secret avec représentation proportionnelle. Ce mode d’élection est le plus parfait de tous, mais il ne peut donner une expression exacte de la volonté du peuple qu’à la condition que les partis qui, dans ce système, ont seuls le droit et la possibilité de présenter des listes, répondent réellement à l’état d’esprit, aux aspirations, aux intérêts des groupes de la population qui les élisent. En effet, avec le scrutin d’arrondissement où chaque circonscription électorale élit son représentant ou son député, le peuple peut très facilement corriger sur-le-champ ses erreurs, en tenant compte de son état d’esprit ou des modifications politiques. Tandis qu’avec la représentation proportionnelle, chaque parti, considéré comme un tout, doit établir ses listes électorales longtemps avant les élections ; c’est ainsi que les partis ont dû établir leurs listes dès septembre et au début d’octobre pour les élections à l’Assemblée constituante, appelée à se réunir le 12 novembre. Vous vous rappelez tous que la loi avait fixé une date-limite pour la présentation des candidatures par tous les partis et qu’ensuite les listes ne pouvaient plus être modifiées. C’est ainsi que le plus grand parti de la Russie, le parti qui avait certainement été le plus important pendant l’été et l’automne, le parti socialiste-révolutionnaire, a dû présenter ses listes au début d’octobre 1917 au nom de tout le parti, ce qu’il a fait. Ces listes présentées au début d’octobre portaient les noms des candidats du parti socialiste-révolutionnaire ; comme s’il y avait eu un parti socialiste-révolutionnaire formant un tout unique. Or, depuis l’établissement des listes, depuis que les ouvriers et les paysans russes ont fait la révolution, créé leurs Soviets et parcouru un long chemin difficile et douloureux, la politique d’entente avec Kérenski a pris fin. Mais celui-ci était, lui aussi, considéré comme un socialiste-révolutionnaire ; il passait pour socialiste et pour révolutionnaire, alors qu’en réalité il était un impérialiste, qui cachait dans sa poche des traités secrets, des traités avec les impérialistes français et anglais, les traités signés par le tsar renversé en février, – ceux-là mêmes qui vouaient le peuple russe au massacre pour que le capitaliste russe pût conquérir Constantinople, les Dardanelles, l’Arménie ou un lambeau de la Galicie. Quant aux éléments les plus déchaînés, tels que le célèbre Milioukov, ils avaient même confectionné à l’avance des cartes d’après lesquelles un lambeau de la Prusse orientale devait être également détaché et donné au peuple russe comme prix du sang de millions d’ouvriers et de soldats. Voilà ce qu’était en réalité la république bourgeoise impérialiste de Russie dirigée par Kérenski, qui demeurait membre du parti socialiste-révolutionnaire et continuait à être considéré comme tel.
A la fin d’octobre se réunit le IIe Congrès des Soviets des députés ouvriers et soldats de Russie : à ce moment, le peuple en avait déjà assez de cette politique d’entente avec les impérialistes ; l’offensive de juin nous avait coûté des centaines de milliers de victimes et avait montré avec éclat pourquoi la guerre durait, comment ces traités secrets vouaient les soldats au massacre, comment les «mots» de paix n’étaient que des mots. C’est pourquoi le IIe Congrès des Soviets de Russie renversa ce gouvernement bourgeois impérialiste et établit le pouvoir des Soviets. Il se trouva que les élections à l’Assemblée constituante eurent lieu le 12 novembre ; elles obligèrent les ouvriers, les soldats et surtout les paysans à voter d’après les vieilles listes, car il n’y en avait pas d’autres et l’on ne pouvait pas en dresser d’autres. Aussi, quand on nous dit maintenant : «Vous avez dissous l’Assemblée constituante qui représentait la volonté de la majorité du peuple», quand les plumitifs et les journaux bourgeois avec des socialistes de l’acabit de Kérenski nous le répètent sur tous les tons, nous leur répondons : «Pourquoi ne trouvez-vous pas un seul mot bien net à dire au peuple sur l’argument que je viens de donner et qui figure dans le décret de dissolution de l’Assemblée constituante ?» Nous ne pouvons pas considérer l’Assemblée constituante comme l’interprète de la volonté du peuple parce qu’elle a été élue sur de vieilles listes. Les ouvriers et plus encore les paysans ont voté pour le parti socialiste-révolutionnaire comme pour un parti unique, alors que ce parti s’étant scindé après les élections est apparu au peuple, une fois les élections faites, comme composé de deux partis : celui des socialistes-révolutionnaires de droite qui ont rallié la bourgeoisie, et celui des socialistes-révolutionnaires de gauche qui se sont mis avec la classe ouvrière, avec les travailleurs et se sont montrés partisans du socialisme. Le peuple pouvait-il choisir entre les socialistes-révolutionnaires de droite et de gauche, quand il y avait l’Assemblée constituante ? – Non, il ne le pouvait pas. Et c’est pourquoi, même du point de vue de la composition des listes électorales et du déroulement des élections, même de ce point de vue formel, nous disons que personne ne peut nous démentir quand nous affirmons que l’Assemblée constituante ne pouvait pas exprimer exactement la volonté du peuple. Ce n’est pas la faute de la révolution si elle s’est produite après l’établissement des listes et avant les élections à l’Assemblée constituante. Ce n’est pas la faute de la révolution si le parti socialiste-révolutionnaire a si longtemps maintenu le peuple et surtout les paysans dans l’ignorance, s’il les a trompés par de belles phrases, si nous n’avons pu voir qu’après le 25 octobre, quand s’est réuni le IIe Congrès paysan, qu’il ne pouvait pas y avoir de réconciliation entre les socialistes-révolutionnaires de droite et de gauche. Ensuite se sont réunis divers congrès de soldats et de paysans, congrès dont le dernier en date est celui des cheminots.
Et nous avons vu partout le même spectacle : l’immense majorité de ceux qui sont réellement des travailleurs et des exploités se range tout entière, définitivement et sans réserve, du côté du pouvoir des Soviets ; tandis que les milieux dirigeants bourgeois, les employés, les cadres des administrations, les paysans cossus se rangent tous aux côtés des classes possédantes, du côté de la bourgeoisie, et formulent le mot d’ordre : «Tout le pouvoir à l’Assemblée constituante», à la Constituante élue avant la révolution, élue par un peuple qui ne savait pas comment distinguer les socialistes-révolutionnaires de droite des socialistes-révolutionnaires de gauche. Non, la révolution des classes laborieuses passe avant les vieilles listes électorales, les intérêts des travailleurs et des exploités, opprimés avant la révolution, doivent l’emporter, et si l’Assemblée constituante va à l’encontre du pouvoir des Soviets, à l’encontre de la majorité évidente des travailleurs, alors : A bas l’Assemblée constituante et vive le pouvoir des Soviets ! (Applaudissements.) Et maintenant, camarades, nous acquérons chaque jour la conviction que le pouvoir des Soviets trouve un appui grandissant auprès des pauvres, des travailleurs et des exploités dans tous les domaines de l’économie nationale et sur tous les points du pays ; quoi que puissent déblatérer sur notre compte les journaux bourgeois et aussi les journaux socialistes, si l’on peut dire, dans le genre de ceux des socialistes-révolutionnaires de droite, du parti de Kérenski, quoi qu’ils puissent déblatérer sur notre compte en affirmant que notre pouvoir est contre le peuple et ne s’appuie pas sur le peuple, c’est là un mensonge flagrant. Nous avons justement reçu aujourd’hui une confirmation particulièrement frappante à cet égard : une information du Don (apportée cette nuit par une dépêche), selon laquelle un congrès de Cosaques s’est réuni à Voronèje pendant qu’un autre, comprenant les représentants de 20 régiments et de 5 batteries, se tenait à la stanitsa Kamenskaïa. Les Cosaques du front se sont également réunis en congrès parce qu’ils voient se rassembler autour de la bande de Kalédine les officiers, les élèves-officiers et les rejetons de propriétaires fonciers, mécontents de ce qu’en Russie le pouvoir passe aux Soviets et désireux de voir la région du Don se constituer en territoire autonome. Un parti de Kalédine – Kalédine se donne le titre d’ataman en chef, – se crée dans la région du Don. Il a fallu disperser ce congrès des Cosaques du front, qui a répondu à cette mesure : premièrement, en se joignant au congrès de Voronèje ; deuxièmement, en déclarant la guerre à Kalédine ; troisièmement, en arrêtant les atamans, et quatrièmement, en occupant toutes les gares importantes.
Que MM. les Riabouchinski qui ont distribué des millions là-bas autant qu’ici, pour que les saboteurs touchent leurs appointements et suscitent des difficultés au régime des Soviets, que MM. les Riabouchinski et MM. les capitalistes de France et d’Angleterre, et avec eux le roi de Roumanie, s’affligent et déplorent leur triste sort : leur dernière carte est abattue même dans la région du Don, qui compte le plus de gros paysans vivant du travail salarié, exploitant le travail d’autrui, en lutte constante contre la population paysanne immigrée, amenée de loin dans ce pays par la misère, – même dans cette contrée où les paysans exploiteurs sont plus nombreux que partout ailleurs, même là-bas ce rassemblement des élèves-officiers, des officiers et des grands propriétaires qui ont décidé de combattre le pouvoir des Soviets a provoqué l’indignation, même là-bas nous découvrons cette division que personne ne veut voir et que l’on nous impute à crime. «Les bolchéviks proclament la guerre civile.» Peut-être est-ce nous qui avons inventé Kalédine, peut-être les bolchéviks ont-ils inventé Riabouchinski ? Mais nous savons qu’ils formaient, déjà au temps du tsar, l’appui principal du régime ; nous savons qu’ils n’ont fait que s’embusquer dans l’ombre et qu’ils veulent faire de la république russe une république bourgeoise pareille à celles de la plupart des autres pays, où, en dépit de la liberté et des élections, le peuple travailleur est aussi opprimé, sinon davantage, que dans n’importe quelle monarchie. Quand on nous dit que les bolchéviks allument une guerre fratricide, la guerre civile, quand on les maudit pour cette guerre civile fratricide et criminelle qu’ils ont provoquée, nous répondons : «Qu’y a-t-il de fratricide dans cette guerre ? Les Riabouchinski et les Kalédine sont-ils les frères des travailleurs ? Il est étrange que ni les matelots, ni les soldats, ni les ouvriers, ni les paysans ne l’aient su et ne l’aient pas remarqué. Il est étrange qu’ils s’obstinent à dire : les Riabouchinski et les Kalédine n’ont qu’à se soumettre au pouvoir des Soviets.»
La folle et absurde tentative de soulèvement fomentée à Pétrograd et à Moscou par les élèves-officiers et les officiers a avorté parce que, dans leur immense majorité, les ouvriers et les soldats sont sans réserve aux côtés du pouvoir des Soviets. Les conjurés savaient que les soldats, une fois engagés dans la bataille, prenaient les armes pour ne les rendre à personne. Le peuple s’est uni et organisé pour prendre en mains ses propres destinées : c’est pour cela qu’il a commencé la révolution. Nos adversaires voyaient et savaient très bien qu’ici, à Pétrograd, le peuple est tout entier pour le pouvoir des Soviets ; et, quand ils ont été défaits à Pétrograd et Moscou, ils se sont précipités dans la région du Don pour y conspirer, comptant bénéficier dans cette conspiration contre-révolutionnaire visant les masses laborieuses, de l’appui de la Rada bourgeoise de Kiev qui achève ses derniers jours parce que personne ne lui fait plus confiance. Quand ils ont partout déclaré la guerre civile aux travailleurs, on s’est mis à nous reprocher de commencer la guerre civile, et l’on nous a dit : Vous allumez la guerre civile, finissons-en avec la guerre civile ! Nous répondons : Finissons-en avec les Riabouchinski, les Kalédine et tous leurs complices ! (Applaudissements.)
C’est pourquoi, camarades, quand la bourgeoisie lance une accusation aussi grave, quand elle affirme que nous détruisons la démocratie, que nous avons ruiné la foi dans les formes et les institutions démocratiques si chères au mouvement révolutionnaire en Russie et qui l’ont si longtemps soutenu et nourri, quand elle prétend que nous avons détruit la forme supérieure de la démocratie, l’Assemblée constituante, nous répondons : Non, c’est faux. Sous la république du socialiste Kérenski, la république des chefs impérialistes, des chefs de la bourgeoisie avec des traités secrets en poche, qui poussait les soldats à la guerre (qualifiée de guerre juste), l’Assemblée constituante à ce moment valait évidemment mieux que le Préparlement où Kérenski, d’accord avec Tchernov et Tsérétéli, pratiquait la même politique. Depuis le début de la révolution, depuis avril 1917, nous avons déclaré ouvertement et nettement que les Soviets constituent une forme de démocratie de beaucoup supérieure, de beaucoup plus parfaite et plus rationnelle que l’Assemblée constituante puisqu’ils représentent la démocratie des travailleurs((Cf.