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Conversation avec le Soviet de Moscou par le fil direct le 20 février 1918

Conversation avec le Soviet de Moscou par le fil direct le 20 février 1918

Lénine

   Paru le 21 (8) février 1918 dans le n° 29 du journal «Izvestia des Soviets des députés ouvriers, soldats et paysans, de la ville et de la région de Moscou »

   A 2 h 15 de l’après-midi, le camarade Lénine, président du Conseil des Commissaires du peuple, a été appelé au fil par un membre du Comité exécutif le camarade Feldman. Le mandataire de la fraction bolchévique a interrogé le camarade Lénine :

   1. Sur les faits qui s’étaient produits depuis le télégramme de Berlin.

   2. Sur les mesures prises par le Conseil des Commissaires du peuple dans les circonstances actuelles.

   3. Il a demandé s’il n’y avait pas eu, en dehors du télégramme de Hoffmann, une autre réponse de Berlin.

   A la première question le camarade Lénine a répondu :

   Il n’y a pas d’armée ; les Allemands attaquent sur tout le front depuis Riga. Dvinsk et Réjitsa sont prises ; ils marchent sur Loutsk et sur Minsk. Quiconque s’attache aux faits, et non aux phrases, doit, conclure la paix et continuer à consolider et approfondir la révolution à l’intérieur.

   A la deuxième question :

   Tant que l’offensive ne sera pas terminée, ordre a été donné, partout où c’est possible, de résister, de détruire au cours de la retraite absolument tout, jusqu’au dernier morceau de pain.

   A la troisième question :

   Non, il n’y en a pas eu.

Projet de radiogramme au gouvernement du Reich allemand

Projet de radiogramme au gouvernement du Reich allemand1

Lénine

   Ecrit dans la nuit du 18 au 19 février 1918. Radiogramme paru le 19 (6) février 1918 dans l’édition du soir du journal « Pravda » n° 30

   Le Conseil des Commissaires du peuple élève une protestation à propos de l’offensive lancée par le gouvernement allemand contre la République Soviétique de Russie qui avait proclamé la fin de l’état de guerre et commencé à démobiliser l’armée sur tous les fronts. Le gouvernement ouvrier et paysan de la Russie pouvait d’autant moins s’attendre à une semblable attitude que l’armistice n’a été dénoncé par aucune des parties contractantes ni directement ni indirectement, ni le 10 février ni à aucun autre moment, comme les deux parties y étaient cependant tenues par l’accord du 2 (15) décembre 1917.

   Le Conseil des Commissaires du peuple se voit obligé, face à cette situation, de déclarer qu’il est prêt à signer formellement la paix aux conditions exigées à Brest-Litovsk par le gouvernement allemand.

   Le Conseil des Commissaires du peuple se déclare en outre prêt, si le gouvernement allemand formule ses conditions précises de paix, à faire savoir dans les douze heures si ces conditions sont, pour nous, acceptables ou non.

  1. Le radiogramme au gouvernement du Reich allemand fut transmis, au nom du Conseil des Commissaires du peuple, à Berlin le matin du 19 février. La réponse du gouvernement allemand exposant des conditions encore plus pénibles ne fut remise au courrier soviétique que le 22 février et reçue à Pétrograd le 23 février, Les Allemands exigeaient d’examiner les nouvelles conditions de la paix dans les 48 heures. Pendant ce temps ils poursuivirent leur offensive et occupèrent plusieurs villes de la Russie soviétique, menaçant directement Pétrograd. [↩]

Discours au comité central du P.O.S.D.(b)R.18 février 1918, séance du soir

Discours au comité central du P.O.S.D.(b)R.18 février 1918, séance du soir1

Lénine

   Paru pour la première fois en 1922 dans les Œuvres de N. Lénine (V. Oulianov), t. XV

Procès-verbal

1

   Le camarade Lénine. La question est capitale. La proposition d’Ouritski est étonnante. Le Comité central a voté contre la guerre révolutionnaire ; or, nous n’avons ni guerre ni paix et nous nous laissons entraîner dans une guerre révolutionnaire. On ne peut pas jouer avec la guerre. Nous perdons des wagons, et la situation de nos transports s’aggrave. On ne peut plus attendre, la situation est tout à fait nette. Le peuple ne comprendra pas ce qui se passe : si c’est la guerre, il ne fallait pas démobiliser ; maintenant les Allemands vont tout prendre. Le jeu nous a menés dans une impasse telle que la faillite de la révolution est inévitable si nous continuons à pratiquer une politique de juste milieu. Ioffé a écrit de Brest-Litovsk qu’on ne voit pas en Allemagne le moindre commencement de révolution : dans ce cas, les Allemands peuvent tirer avantage de leur progression. Il n’est plus possible d’attendre. Attendre, c’est livrer la révolution russe aux démolisseurs. Si les Allemands disaient qu’ils exigent le renversement du pouvoir bolchévik, il faudrait naturellement se battre ; aucun atermoiement n’est plus possible. Il ne s’agit plus du passé mais du présent. Interroger les Allemands, ce serait confectionner un chiffon de papier. Ce n’est pas de la politique. La seule chose à faire, c’est de proposer aux Allemands la reprise des négociations. Une solution moyenne est désormais impossible. Si l’on se décide pour la guerre révolutionnaire, il faut la proclamer et mettre fin à la démobilisation, mais on ne peut pas continuer ainsi. Pendant que nous rédigeons des petits papiers, ils s’emparent des dépôts, des wagons, et nous sommes près de crever. La menace qui pèse sur nous aujourd’hui, c’est que, jouant avec la guerre, nous livrons la révolution aux Allemands.

   L’histoire dira que vous avez livré la révolution. Nous pouvions signer une paix qui n’eût aucunement menacé la révolution. Nous n’avons rien, nous n’aurons même pas le temps de procéder à des destructions au cours de notre retraite. Nous avons fait ce que nous avons pu, nous avons aidé la révolution en Finlande, nous ne le pouvons plus maintenant. Ce n’est plus le moment d’échanger des notes, il faut sortir de l’expectative. Il est trop tard pour «tâter le terrain», car il est évident maintenant que l’Allemand peut prendre l’offensive. Il est impossible d’argumenter contre les partisans de la guerre révolutionnaire, mais on peut et on doit argumenter contre les partisans de l’expectative. Il faut proposer la paix aux Allemands.

2

   Le camarade Lénine. Boukharine n’a pas remarqué qu’il s’est placé sur les positions de la guerre révolutionnaire. Le paysan ne veut pas la guerre et n’ira pas se battre. Peut-on lui dire maintenant d’aller faire la guerre révolutionnaire ? Mais si on le voulait, il ne fallait pas démobiliser l’armée. La guerre paysanne permanente est une utopie. La guerre révolutionnaire ne doit pas être une phrase. Si nous ne sommes pas prêts, nous devons signer la paix. Du moment que nous avons démobilisé l’armée, il est ridicule de parler de guerre permanente. La comparaison avec la guerre civile est hors de propos. Le moujik ne fera pas la guerre révolutionnaire, et il renversera quiconque en parlera ouvertement. La révolution n’a pas encore commencé en Allemagne et nous savons que, chez nous aussi, la révolution n’a pas triomphé d’un seul coup. On a dit ici qu’ils prendront la Lettonie et l’Estonie, mais nous pouvons les céder au nom de la révolution. S’ils exigent le retrait des troupes de Finlande, d’accord, qu’ils prennent la Finlande révolutionnaire. La révolution ne sera pas perdue parce que nous aurons abandonné la Finlande, la Lettonie et l’Estonie. Les perspectives que Ioffé évoquait hier pour nous effrayer, n’impliquent nullement la perte de la révolution.

   Je propose de déclarer que nous signons la paix proposée hier par les Allemands ; et s’ils exigent en outre que nous renoncions à intervenir dans les affaires de l’Ukraine, de la Finlande, de la Lettonie et de l’Estonie, il faudra y consentir aussi, indiscutablement. Nos soldats ne valent rien ; les Allemands veulent du blé, ils le prendront et ils battront en retraite après avoir rendu impossible l’existence du pouvoir des Soviets. Dire que la démobilisation cesse, c’est se condamner à être balayé.

  1. La séance du soir du C.C., le 18 février 1918, se déroula dans une atmosphère très tendue. Elle avait été convoquée en raison du fait que les Allemands avaient repris l’offensive sur tout le front et occupé Dvinsk. Les « communistes de gauche » se prononcèrent de nouveau contre la position de Lénine. Trotski proposa de demander à Berlin et à Vienne, sans annoncer la volonté de signer la paix, de préciser leurs exigences. Sverdlov, Staline, Zinoviev se prononcèrent pour l’envoi au gouvernement allemand d’un télégramme où l’on se déclarerait prêt à reprendre les pourparlers. A cette séance, à l’issue d’une âpre lutte, Lénine réussit à obtenir pour la première fois la majorité pour la signature de la paix. Sa proposition de faire immédiatement savoir au gouvernement allemand que le gouvernement soviétique était prêt à conclure la paix fut acceptée par sept voix contre six. [↩]

Interventions au comité central du P.O.S.D.(b)R.18 février 1918, séance du matin

Interventions au comité central du P.O.S.D.(b)R.18 février 1918, séance du matin1

Lénine

   Les 1re et 2e interventions ont paru pour la première fois en 1928 dans la revue « Prolétarskaïa Révolioutsia» n° 2 ; la 3e intervention parue pour la première fois en 1922 dans les Œuvres de N. Lénine (V. Oulianov), t. XV


Procès-verbal

1

   Question figurant à l’ordre du jour : l’offensive allemande. A. Lomov (G Oppokov) propose de remettre la discussion.

   Le camarade Lénine est contre, mais suggère une limitation du temps de parole (5 minutes aux orateurs des fractions).

2

   Décision ayant été prise de discuter la question, N. Boukharine propose d’accorder la parole à un plus grand nombre d’orateurs.

   Le camarade Lénine intervient contre cette proposition et suggère de ramener la question au point de savoir s’il faut ou non envoyer un télégramme proposant la paix et de donner la parole pour et contre.

   La suggestion de Lénine est adoptée.

3

   L. Trotski se prononce contre l’envoi d’un télégramme proposant la paix.

   Le camarade Lénine (pour la proposition de paix). Le vote d’hier a été particulièrement caractéristique : tout le monde a reconnu la nécessité de la paix s’il ne se produit pas de mouvement en Allemagne et si une offensive est déclenchée2

  1. A la séance du matin du C.C. le 18 février 1918 fut discutée la question de l’offensive allemande et de l’envoi au gouvernement d’Allemagne d’un télégramme annonçant que la Russie était prête à signer la paix.
    La déclaration de Trotski à Brest-Litovsk sur le refus de signer le traité de paix servit de prétexte aux Allemands pour lancer leur offensive. Le 16 février 1918 à 19 h 30 le commandement allemand déclara officiellement aux représentants soviétiques à Brest-Litovsk que le 18 février à 12 heures l’armistice prendrait fin et que l’état de guerre recommencerait. Selon l’accord d’armistice signé à Brest-Litovsk le 2 (15) décembre 1917, les parties étaient, tenues, au cas où l’une d’elles voudrait annuler l’accord, d’en faire part à l’autre signataire sept jours avant l’ouverture des hostilités. Le commandement allemand viola cette clause. Le gouvernement soviétique protesta auprès du gouvernement allemand. Aucune réponse ne suivit. Le matin du 18 février, on apprenait que les troupes allemandes s’ébranlaient.
    A la séance du C.C., Trotski et Boukharine se prononcèrent contre la proposition de Lénine d’envoyer immédiatement un télégramme au gouvernement allemand ; Zinoviev soutint cette proposition, qui fut mise aux voix. 6 personnes votèrent pour, 7 contre. Il fut décidé de convoquer une séance du C.C. le lendemain à 2 heures de l’après-midi. Mais à cause de l’offensive allemande, elle ne fut réunie que le 18 février au soir.[↩]
  2. Il s’agit de la réunion du C.C. le 17 février au soir où fut discutée la question d’une éventuelle offensive allemande. Cinq membres du C.C. (Lénine, Staline, Sverdlov, Sokolnikov, Smilga) votèrent pour la proposition de Lénine de reprendre immédiatement les pourparlers de paix avec l’Allemagne ; six membres (Trotski, Boukharine, Lomov, Ouritski, Ioffé, Krestinski) votèrent contre. Mais lorsque la question fut ainsi posée «Si l’offensive allemande est un fait et s’il n’y a pas de poussée révolutionnaire en Allemagne et en Autriche, signons-nous la paix ?», Trotski répondit par l’affirmative. Boukharine, Lomov, Ouritski et Krestinski s’abstinrent. Ioffé vota contre. Ainsi, cette proposition fut adoptée à la majorité des voix.[↩]

Discours prononcé à la séance du congrès des comités agraires et de la section paysanne du IIIe congrès des Soviets

Discours prononcé à la séance du congrès des comités agraires et de la section paysanne du IIIe congrès des Soviets le 28 janvier (10 février) 191

Lénine

   Paru le 15 (2) février 1918 dans le n° 25 du journal « Izvestia des Soviets des députés ouvriers, soldats et paysans de la ville et de la région de Moscou »1

Compte rendu de presse

   Nous accomplissons en ce moment une grande œuvre : nous affermissons la conquête des masses laborieuses, l’union des ouvriers, des soldats et des paysans. Dès le précédent congrès paysan, où les hommes de droite avaient la majorité, je disais que si la paysannerie reconnaissait toutes nos revendications, nous soutiendrions, de notre côté, toutes les siennes, dont la principale était la socialisation du sol. Nous pouvons dire maintenant que c’est chose faite. Nous possédons la première loi au monde abolissant toute propriété du sol. Nous avons actuellement le pouvoir, le pouvoir des Soviets. Ce pouvoir, formé par le peuple lui-même, crée un terrain favorable à la grande cause de la paix de tous les peuples. La guerre est déjà finie et la démobilisation a été proclamée sur tous les fronts. Il y a encore la guerre contre la bourgeoisie, qui mobilise toutes ses forces pour combattre le pouvoir des Soviets. Nous en finissons déjà avec notre contre-révolution russe. Il se poursuit, maintenant sur tous les fronts une lutte dont nous sortons presque toujours vainqueurs. Nous avons encore un ennemi : cet ennemi, c’est le capital international. La lutte contre lui sera encore longue mais nous vaincrons grâce à notre propre organisation et à l’appui donné à notre révolution par le prolétariat international. Une grande lutte, une lutte de classe, nous attend encore à l’intérieur du pays. C’est la lutte économique contre la bourgeoisie, qui soutient, directement ou indirectement nos ennemis et cherchera à maintenir sa domination économique sur les masses laborieuses.

   Nous n’avons pas d’argent, et c’est là notre faiblesse, en voilà la cause, voilà le mal dont souffre notre pays. Il y a encore beaucoup d’argent dans les villes, et dans les campagnes chez les gros koulaks. Cet argent atteste l’exploitation du travail du peuple et doit revenir au peuple. Et nous sommes convaincus que les paysans travailleurs déclareront une guerre sans merci aux koulaks qui les oppriment, et qu’ils nous aideront dans notre lutte pour un avenir meilleur du peuple et pour le socialisme.

  1. Le discours fut prononcé par Lénine à la séance de clôture du congrès des comités agraires et de la section paysanne du IIe Congrès des Soviets.
    Le congrès des comités agraires fut ouvert le 17 (30) janvier à Pétrograd. A sa première séance étaient présents 472 délégués de 43 provinces et 243 districts. Par la suite le congrès tint ses travaux avec la section paysanne du IIIe Congrès des Soviets de Russie qui prit fin le 18 (31) janvier. Le nombre de participants aux séances communes des comités agraires et de la section
    paysanne dépassa 1000 personnes. A ces séances et dans les sections du congrès fut examinée en détail la « Loi fondamentale
    sur la socialisation de la terre» (voir Troisième congrès des Soviets des députés ouvriers, soldats et paysans de Russie).[↩]

Brest-Litovsk. La délégation Russe de la paix. A Trotski

Brest-Litovsk. La délégation Russe de la paix. A Trotski

Lénine

   Ecrit le 28 janvier (10 février) 1918. Paru pour la première fois en 1929 dans le Recueil Lénine XI

Réponse1

  1. Ce télégramme fut la réponse à la question de Trotski sur la façon dont il fallait réagir à l’ultimatum des Allemands. Outre Lénine, ce document fut signé par Staline. Les mots «Réponse», « 28/1. 6 h 30 du soir », «Informez-nous plus souvent» sont écrits par Staline.[↩]

Discours devant les propagandistes envoyés en province

Discours devant les propagandistes envoyés en province

Lénine

Le 23 janvier (5 février) 1918

   Paru dans la « Pravda » n° 18, le 6 février (24 janvier) 1918 

   Camarades, vous savez tous que la majorité des ouvriers, des soldats et des paysans de la Grande-Russie, comme aussi des autres nations qui composaient la Russie, – autrefois par la contrainte, à présent comme des parties de la libre République de Russie, – ont reconnu le pouvoir des Soviets. Et il ne nous reste plus que quelques combats à mener contre les misérables vestiges des troupes contre-révolutionnaires de Kalédine, lequel semble être réduit dans sa région du Don à se sauver devant les Cosaques révolutionnaires.

   En ce moment où s’effondre le dernier rempart de la contre-révolution, nous pouvons dire avec assurance que le pouvoir des Soviets se renforce. Et il se renforcera. Chacun le comprend parfaitement, car l’expérience a montré concrètement que seul ce pouvoir – les ouvriers, les soldats et les paysans eux-mêmes, unis dans leurs Soviets, – peut engager la Russie dans la voie d’une libre coexistence de tous les travailleurs.

   Nous avons devant nous deux ennemis puissants : le premier, c’est le capital international. Il est là, observant avec fureur le renforcement du pouvoir des Soviets qu’il déteste. Il ne fait aucun doute que ces milliardaires ne peuvent pas ne pas faire la guerre pour s’emparer d’un morceau supplémentaire arraché à quelqu’un d’autre. Il en fait aucun doute non plus que, pour le moment, ils sont encore plus forts que la République des Soviets.

   Mais il est apparu que tout en étant plus forts que nous, les capitalistes commencent cependant à envoyer des représentants auprès de nos commissaires, qu’ils iront peut-être jusqu’à reconnaître le pouvoir des Soviets et même jusqu’à accepter l’annulation des emprunts, ce coup terrible, le plus douloureux de tous, porté à leur poche bien gonflée. Et ces discours des représentants de l’oligarchie financière internationale montrent que les capitalistes du monde entier sont dans une impasse. Ils seraient heureux de pouvoir se dépêtrer de la guerre et s’abattre de toutes leurs forces sur la République des Soviets tant haïe qui a allumé l’incendie dans toute l’Europe et l’Amérique, mais ils ne le peuvent pas.

   Notre révolution a été engendrée par la guerre ; sans la guerre, nous verrions tous les capitalistes du monde s’unir : s’unir pour nous combattre. Une seule pensée les domine : pourvu que les étincelles de notre incendie ne tombent pas sur leurs toits. Mais on ne peut pas se barricader contre la Russie par une muraille de Chine. Il n’est pas une seule organisation ouvrière dans le monde qui n’accueille dans l’enthousiasme nos décrets sur la terre, sur la nationalisation des banques, etc.

   Peut-être devrons-nous dans l’avenir soutenir une lutte acharnée, mais sachez avec certitude, camarades, que dans la plupart des pays les ouvriers opprimés par leurs capitalistes s’éveillent déjà ; et quelle que soit la fureur des Kalédine de tous les pays, même s’ils arrivaient provisoirement à porter un coup à la Russie, leur situation n’en serait pas raffermie pour autant. Quant à notre situation à nous, elle est parfaitement solide, car les ouvriers de tous les pays sont derrière nous. (Applaudissements.)

   Notre second ennemi, c’est le marasme économique. Et nous devons d’autant plus lutter contre le marasme que la situation des Soviets s’est affermie. Votre rôle, camarades, est justement de développer cette lutte. Votre voyage, le voyage des propagandistes des deux partis gouvernementaux qui dirigent actuellement le pouvoir des Soviets, prend une grande importance. Et il me semble qu’au fin fond des provinces vous aurez à faire un travail acharné, mais fécond, pour renforcer le pouvoir des Soviets, porter les idées révolutionnaires dans les campagnes, surmonter le marasme économique et affranchir les paysans travailleurs du joug des koulaks.

   Nous devrons fournir un effort pénible et persévérant pour guérir les plaies de la guerre. La bourgeoisie des autres pays européens est mieux préparée que nous. Elle y a organisé une répartition rationnelle des produits alimentaires, ce qui fait que la vie, là-bas, est plus facile ; la relève des soldats du front s’y effectuait normalement. Tout cela n’a été à la portée ni du pouvoir tsariste, ni du pouvoir hésitant, conciliateur et bourgeois, de Kérenski.

   Voilà pourquoi la Russie se trouve actuellement dans une passe particulièrement difficile. Elle doit s’organiser, elle doit lutter contre la lassitude des uns, contre la canaillerie de ceux qui accroissent le marasme pour en tirer profit, nous devons accomplir notre tâche : construire sur des ruines les fondements de la société socialiste.

   Vous aurez à effectuer, camarades, un travail difficile mais fécond, comme je l’ai déjà dit : il vous faudra organiser la vie économique dans les campagnes et renforcer le pouvoir des Soviets. Mais vous avez des auxiliaires, car nous savons que chaque ouvrier et chaque paysan vivant de son propre travail se rend compte que seul le pouvoir des Soviets peut le sauver de la famine et de la mort. Nous pouvons, en effet, sauver la Russie. Les chiffres prouvent qu’il y a du blé en Russie, et nous en aurions s’il avait été recensé en temps opportun et équitablement réparti. Si vous jetez un coup d’œil sur l’immense Russie et, sur la désorganisation des chemins de fer, vous vous convaincrez qu’il nous faut un contrôle renforcé et la répartition du blé existant, autrement nous succomberons tous à la famine. Nous ne pouvons réussir qu’à une condition : que chaque ouvrier, chaque paysan, chaque citoyen comprenne qu’il est seul à même de se venir en aide. Personne ne vous aidera, camarades. Toute la bourgeoisie, les fonctionnaires, les saboteurs marchent contre vous, car ils savent que si le peuple répartit entre les travailleurs ce patrimoine national qui était jusqu’à présent aux mains des capitalistes et des koulaks, il débarrassera la Russie des parasites et des mauvaises herbes. C’est pourquoi ils ont rassemblé toutes leurs forces contre les travailleurs, en commençant par Kalédine et Doutov et en finissant par le sabotage, la corruption des déclassés et de ceux qui sont simplement fatigués et ne peuvent pas s’opposer, prisonniers qu’ils sont d’une vieille habitude, aux habitudes d’exploiteurs de la bourgeoisie. Aujourd’hui, ils soudoient les soldats peu conscients, ignorants, pour organiser la mise à sac des débits d’alcool… Demain, les chefs de service des chemins de fer pour intercepter les chargements destinés à la capitale ; ensuite, les propriétaires de navires pour qu’ils n’acheminent pas des péniches de blé, etc. Mais lorsque le peuple aura compris que seule l’organisation lui permettra de s’unir et de créer une discipline fraternelle, – alors les manigances de la bourgeoisie ne lui feront plus courir aucun danger.

   Voilà votre mission, c’est là que vous devez créer l’union, l’organisation et établir le pouvoir des Soviets. Là-bas, dans les campagnes, vous trouverez des paysans «bourgeois», des koulaks, qui tenteront de saboter le pouvoir des Soviets. Vous n’aurez pas de peine à lutter contre eux, car la masse sera avec vous. Elle verra que le centre n’envoie pas dans les villages des expéditions punitives, mais des propagandistes, qui apportent la lumière dans les campagnes, afin d’unir dans chaque village ceux qui travaillent de leurs mains et ne vivent pas aux dépens d’autrui.

   Prenons la question de la terre : la terre a été déclarée patrimoine du peuple, et toutes les formes de propriété sont abolies. Un grand pas a été fait ainsi vers la suppression de l’exploitation.

   La lutte va se déchaîner maintenant entre les richards et les paysans travailleurs, et il faut aider les paysans pauvres non par des livres, mais par l’expérience de leur propre lutte. Nous n’avons pas confisqué la terre aux grands propriétaires fonciers pour qu’elle devienne la propriété des richards et des koulaks. Elle doit revenir aux paysans pauvres, qui éprouveront à votre égard un sentiment de sympathie.

   Il faut aussi faire en sorte que les instruments et les machines agricoles ne soient pas aux mains des koulaks et des richards. Ils doivent appartenir au pouvoir des Soviets et être mis temporairement à la disposition des masses laborieuses par l’intermédiaire des Comités de canton. Et les masses laborieuses doivent veiller elles-mêmes à ce que ces machines ne servent pas à enrichir les koulaks, mais ne soient utilisées que pour cultiver leur propre terre.

   Chaque paysan vous aidera dans votre tâche difficile. Expliquez dans les campagnes qu’il est nécessaire de restreindre les droits des koulaks et des exploiteurs. Il faut une répartition rationnelle et égale des produits, pour que le peuple travailleur jouisse des produits du travail populaire. Et, à chaque richard qui allongera sa patte avide vers le bien du peuple, il faut opposer dix travailleurs.

   Les recettes des Soviets se montent à 8 milliards, les dépenses à 28 milliards. Il est évident que, dans ces conditions, nous ferons tous faillite si nous n’arrivons pas à désembourber cette charrette de l’Etat que le pouvoir tsariste a enfoncée dans le marais.

   La guerre extérieure est terminée ou va se terminer. C’est une affaire réglée. Maintenant c’est la guerre intérieure qui commence. La bourgeoisie a entassé son butin dans ses malles et pense tranquillement : «Ce n’est rien, nous pouvons attendre.» Le peuple doit prendre ces accapareurs au collet et les contraindre à restituer le produit de leur vol. Voilà ce que vous devez réaliser là où vous irez. Ne les laissez pas se cacher, sinon nous courrons à une faillite totale. Ce n’est pas à la police de les contraindre, – la police est morte et enterrée, – c’est au peuple lui-même à le faire, et il n’existe pas d’autre moyen de lutter contre eux.

   Il avait raison, le vieux bolchévik qui expliquait à un Cosaque ce qu’est le bolchévisme.

   Le Cosaque lui ayant demandé : C’est vrai que vous êtes des pillards, vous autres bolchéviks ? le vieux répondit : Oui, nous pillons ce qui a été pillé1.

  1. Lénine se réfère à un fait cité dans le rapport du représentant du congrès des Cosaques réuni dans la stanitsa Kamenskaïa à la séance du 16 (29) janvier 1918 du IIIe Congrès des Soviets. [↩]

Radiogramme à tous

Radiogramme à tous

Lénine

   Ecrit le 22 janvier (4 février) 1918. Paru pour la première fois en 1929 dans le Recueil Lénine XI

   Un certain nombre de journaux étrangers communiquent des informations mensongères sur le chaos et la terreur qui régneraient à Pétrograd, etc.

   Toutes ces informations sont absolument fausses. Le calme le plus absolu règne à Pétrograd et à Moscou. Aucune arrestation de socialistes n’a été opérée. Kiev est entre les mains du pouvoir soviétique ukrainien. La Rada bourgeoise de Kiev est tombée, ses membres se sont enfuis. L’autorité du pouvoir des Soviets ukrainiens de Kharkov est totalement reconnue. Dans la région du Don, 46 régiments cosaques se sont soulevés contre Kalédine. Orenbourg a été pris par les autorités des Soviets, et le chef des Cosaques, Doutov, est défait et s’est enfui. En Finlande, la victoire du gouvernement ouvrier finlandais se consolide rapidement et les troupes de la garde blanche contre-révolutionnaire sont refoulées vers le nord ; la victoire des ouvriers sur elles est assurée.

   Le ravitaillement s’améliore à Pétrograd ; aujourd’hui, 22/1/1918 (ancien calendrier), les ouvriers de Pétrograd viennent en aide aux Finlandais en leur envoyant 10 wagons de produits alimentaires.

   Les informations en provenance d’Allemagne sont maigres. Il est clair que les Allemands cachent la vérité sur le mouvement révolutionnaire dans ce pays. Trotski télégraphie de Brest-Litovsk à Pétrograd que les Allemands font traîner les pourparlers. La presse bourgeoise allemande, obéissant visiblement à des consignes, répand des informations mensongères sur la Russie, cherchant à effrayer le public.

   Hier, 21/1/1918, un décret a été publié sur la séparation complète de l’Eglise et de l’Etat et sur la confiscation de tous les biens de l’Eglise.

Par radio, à tous, à la délégation de paix à Brest-Litovsk, en particulier

Par radio, à tous, à la délégation de paix à Brest-Litovsk, en particulier

Lénine

   Ecrit le 21 janvier (3 février) 1918. Paru pour la première fois en 1929 dans le Recueil Lénine XI

   Nous sommes, nous aussi, extrêmement émus par l’absence de liaison télégraphique1

  1. Lénine fait allusion à l’interruption des communications télégraphiques entre Moscou et Brest-Litovsk ; celles-ci étaient
    souvent détériorées ou coupées par les Allemands. [↩]

Interventions au Comité central du P.O.S.D.(b)R. le 19 janvier (1er février) 1918

Interventions au Comité central du P.O.S.D.(b)R. le 19 janvier (1er février) 1918

Lénine

   Les 1re et 6e interventions ont paru pour la première fois en 1922 dans les Œuvres de Lénine (V. Oulianov), t. XV ; les interventions 2 à 5 en 1922 dans le recueil « Procès-verbaux du C.C. du P P.O.S.D.(b)R. Août 1917-février 1918 »


Procès-verbal

1

   Le camarade Lénine demande quelle conférence il s’agit de réunir1. Il faut, à son avis, avoir une franche explication avec les partisans de la guerre révolutionnaire, car on peut interpréter leur Zwischenruf2 comme une accusation selon laquelle, dans le parti, un groupe suspecte l’autre de faire de la diplomatie à propos de la paix ; en réalité, il n’y a pas la moindre diplomatie, puisqu’il a été tout à fait ouvertement déclaré dans la décision sur l’armistice que la partie contractante qui voudrait la dénoncer devait annoncer sa décision sept jours avant la reprise des hostilités. C’est pourquoi nous faisons traîner en longueur la conclusion de la paix. Comment la décision a-t-elle été prise au IIIe Congrès des Soviets ? Sur proposition du Comité exécutif central ; celui-ci s’était prononcé conformément à la décision de la fraction, laquelle avait repris la décision du Comité central. Lénine pense que, pour faire changer d’avis les camarades partisans de la guerre révolutionnaire, le mieux serait qu’ils se rendent sur le front où ils se convaincraient sur place de l’impossibilité absolue de faire la guerre. Il ne voit pas de raison de réunir une conférence, pour cette raison supplémentaire que les décisions de celle-ci ne sauraient engager le Comité central ; peut-être est-il nécessaire, dans ces conditions, de réunir un congrès3, afin que le parti nous donne des directives précises. En faisant traîner les pourparlers de paix, nous donnons à la fraternisation la possibilité de continuer ; mais, en concluant la paix, nous pourrions tout de suite procéder à l’échange des prisonniers de guerre et renvoyer ainsi en Allemagne quantité d’hommes qui ont vu notre révolution à l’œuvre, qui ont été à son école et pourront mieux travailler à la susciter en Allemagne. En outre, Lénine estime que nous devrions, pour savoir exactement ce qui se passe en Allemagne, envoyer des aviateurs à Berlin, ce qui, de l’avis des aviateurs eux-mêmes, est parfaitement faisable.

2

   Le camarade Lénine propose, dans une motion d’ordre, d’inviter Boukharine à donner des informations précises sur la situation au sein du Comité de Pétrograd.

3

   Le camarade Lénine fait une proposition concrète. Il montre aux partisans d’une conférence que celle-ci ne fermera pas la lézarde qui s’est creusée. Un congrès du Parti s’impose ; une conférence ne ferait que sonder l’opinion du Parti, alors qu’il est indispensable de la déterminer avec précision. Il propose pour cette raison de convoquer une réunion dans laquelle toutes les opinions, tous les points de vue, seront représentés, chacun par trois personnes. Cette réunion devra élaborer un accord.

4

   Le camarade Lénine est d’avis que la réunion ait lieu dans deux ou trois jours, mais sans publication de thèses, car nous ne devons pas les faire connaître à l’Allemagne. Ne pas trancher la question de la conférence jusqu’à la réunion ; par contre, laisser pendante jusqu’au congrès la question de la paix, et cela sans publication de thèses, serait absurde.

5

   Le camarade Lénine propose d’organiser une réunion à l’intention de ceux des membres du IIIe Congrès des Soviets qui sont en instance de départ, mais de ne leur remettre aucun texte écrit.

6

   Le camarade Lénine indique que le programme du Parti ne saurait être prêt pour le 15 février, et propose :

   de convoquer la réunion pour le 20 janvier, avec la composition suivante : 1° Le Comité central. 2° Les représentants des opinions nettement exprimées, à savoir : Lénine, Sokolnikov, Boukharine, Obolenski, Stoukov. Si Smirnov, Obolenski, Stoukov et Piatakov ont des divergences entre eux, ils envoient deux délégués, dans le cas contraire un seul. 3° Le Comité de Pétrograd représenté par Feningstein. 4° Un Letton.

   Charger Boukharine et Lomov de s’entretenir avec les Moscovites et Piatakov. Chaque groupe présente ses thèses4.

  1. Le groupe des « communistes de gauche » (Boukharine, Lomov (Oppokov), Ossinski (Obolenski) et d’autres) adressa au Comité central du parti une demande datée du 15 (28) janvier 1918 et réclamant la réunion d’une conférence du parti qui aurait été chargée d’examiner la question de la paix. [↩]
  2. Interruption d’un délégué parlant de sa place. [↩]
  3. La proposition de Lénine sur la convocation du congrès fut adoptée. A la séance du C.C. du 19 janvier (1er février) 1918, il fut décidé de convoquer le congrès pour le 20 février. Cette date fut reportée par la suite au 6 mars 1918. [↩]
  4. La proposition de Lénine de réunir une conférence des représentants de diverses tendances sur la question de la paix fut acceptée. Cette conférence eut lieu le 21 janvier (3 février) 1918. Son procès-verbal n’a pas été retrouvé. On n’a gardé que le sténogramme du vote sur les dix points concernant la conclusion de la paix. (Cf. les Procès-verbaux du Comité. central du P.O.S.D.(b)R. Août 1917-février 1918, 1958, pp. 190-191). A la question « Est-il possible de conclure maintenant la paix annexionniste avec l’Allemagne ? », cinq participants ont répondu « oui » : Lénine, Staline, Mouranov, Artem (Serguéev), Sokolnikov ; 9 contre : Lomov (Oppokov), Krestinski, Boubnov, Kossior, Ossinski (Obolenski), Stoukov, Préobrajenski, Spunde, Finigstein. Zinoviev, Boukharine et Ouritski quittèrent la conférence avant le vote. [↩]